Trump courtise le tsar: illusion ou realpolitik?

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Le président désigné des États-Unis, Donald Trump

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Donald Trump a continuellement déclaré son admiration pour Vladimir Poutine. En septembre dernier, il a dit qu'« il aurait une très très bonne relation avec Poutine de même qu'avec la Russie. »

Poutine lui retourna l'ascenseur en étant un des premiers leaders mondiaux à féliciter le président-élu Trump. Le message du Kremlin manifeste le souhait que les deux leaders puissent sortir de la crise les relations americo-russe, résoudre les questions brûlantes à l'international et apporter des réponses efficaces aux défis de la sécurité globale.

Ce n'est pas la première fois que les États Unis et la Russie remettent à zéro le compteur de leurs relations bilatérales. En 2009, le président Barack Obama espérait réparer les relations endommagées par l'invasion russe de la Géorgie. L'administration américaine croyait pouvoir travailler avec la Russie sur les questions d'intérêts communs tout en convenant de leurs désaccords. Cet espoir s'envola en flammes quand la Russie s'empara de la péninsule de Crimée.

On ne peut pas écarter de la réflexion l'état d'esprit du peuple russe. Selon le Washington Post, un sondage révèle que 83 % des Russes approuvent les actes de leur président. Son niveau de popularité est d'ailleurs constant depuis plusieurs années. Les Russes rêvent du retour de la Grande Russie. Ils sont encore nostalgiques de l'ère soviétique. Le ressentiment anti-occidental est très fort de sorte que Poutine a su rassembler les Russes en faveur de l'annexion de la Crimée et des opérations de l'armée russe en Syrie. Les Russes ont la perception inquiétante que leur pays est traité avec mépris par les États-Unis et les pays occidentaux. Le Kremlin répète à satiété qu'il veut être traité avec égalité et respect. C'est un discours qui raisonne auprès de l'opinion publique russe.

Le Kremlin évalue qu'il lui sera plus facile de faire affaires avec un leader américain qui se concentre sur les intérêts propres de son pays plutôt que de tenter de dominer le monde. Pour Poutine, mieux vaut un réflexe isolationniste plutôt qu'un politique étrangère interventionniste tout azimut qu'il considère idéologique.

L'échec des sanctions

Par contre, les tentatives américaines et des pays de l'Union européenne de freiner les agressions russes contre la Géorgie et l'Ukraine sont un échec total. La volonté de l'OTAN d'admettre la Géorgie et l'Ukraine en son sein ne s'est jamais matérialisée. Cet objectif est maintenant remis aux calandres grecques. Les sanctions punitives imposées par les États Unis et l'UE en 2014 pour la prise de la Crimée n'ont rien changé à la situation malgré les dommages causées à l'économie russe. Pire, elles sont aussi néfastes aux pays de l'Union européenne dont plusieurs considèrent la levée de ces sanctions.

Il faut aussi admettre que les États Unis n'ont plus la volonté d'imposer la «Pax Americana». La stratégie actuelle ne mène nulle part sauf vers l'escalade des tensions et l'accroissement des risques d'actions soudaines, dangereuses et incontrôlées par la Russie. Plusieurs experts doutent cependant de sa volonté de provoquer une confrontation sans retour par une invasion d'un des pays baltes, le dossier chaud du moment. 

Malgré la popularité de Vladimir Poutine, la situation interne de la Russie reste fragile. Le pays dépend entièrement de ses ressources énergétiques. Les institutions sont corrompues. Le vieillissement de la population est critique et irréversible. L'économie de la Russie est en récession depuis les sanctions de 2014 et les Russes sont insatisfaits de leur économie. Dans ce contexte, la levée des sanctions constituerait un levier majeur au coeur des négociations.

Trump a raison de vouloir éviter l'isolation de la Russie dans un tel contexte. La realpolitik impose de prendre des risques calculés afin de tenter de s'entendre avec la Russie surtout pour éviter que la guerre froide actuelle se transforme soudainement en conflit armé considérant le haut niveau d'instabilité et d'imprévisibilité de la situation actuelle.

Dans le monde actuel, de nombreux intérêts stratégiques et sensibles pour la sécurité américaine et mondiale sont partagées avec la Russie soit la sécurité nucléaire, la non-prolifération, la lutte contre le terrorisme et la situation dans l'arctique. Un dialogue entre les deux pays comporte donc des avantages certains.

Ce rapprochement comporte, par ailleurs, des risques et enjeux importants qui seront difficile à surmonter.

La collaboration russo-américaine contre le terrorisme et Daesh pourrait impliquer la renonciation à l'éviction de Bachar al-Assad du pouvoir en Syrie. 

Les déclarations de Trump au sujet de l'OTAN sont au minimum contradictoires et ambiguës. L'engagement stratégique inconditionnel du gouvernement américain envers l'OTAN est essentiel à l'établissement d'un dialogue menant à une désescalade des tensions aux pays baltes et du conflit ukrainien. Ceci dit les critiques de l'OTAN ont une légitimité. Un rapprochement des États-Unis et de la Russie favorisera les mises en questions à l'intérieur de l'OTAN sur les sujets tel que son financement, sa contribution à la lutte contre le terrorisme et le cybersécurité. L'OTAN reste hautement pertinente mais plusieurs voix de lèvent pour moderniser sa mission.

Après Trump et le Brexit, les partis populistes d'Europe sont gonflés à bloc. La France, l'Allemagne et les Pays Bas connaitront des élections l'année à venir. Une nouvelle alliance Trump- Poutine leur donnera une légitimité. En fait les partis populistes à tendance autoritaire connaissent une ascension fulgurante dans l'ensemble du monde occidental. 

Bond vers l'inconnu

Nous sommes face à un bond vers l'inconnu. Sera-t-il possible d'établir un niveau de confiance suffisant envers la Russie de Poutine pour un dialogue constructif? 

Du côté américain, il faudra aussi voir qui seront les architectes de cette nouvelle alliance autour de ce président si erratique et imprévisible. Pourront-ils instaurer une cohérence dans des négociations à haut risques?

Néanmoins, le réalisme politique milite en faveur de ce rapprochement. Le monde chemine de l'ordre mondial basé sur un système de relations internationales sous hégémonie américaine, vers un monde multipolaire. La Russie constituera inévitablement un pôle majeur d'influence et de pouvoir du nouvel ordre mondial.

L'auteur, Gérard Latulippe, est un ancien Haut-commissaire (Trinité et Tobago) et ancien délégué général du Québec à Mexico et Bruxelles

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