Les leçons de l'histoire

Pauline Marois... (Archives, La Presse canadienne)

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Pauline Marois

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Allocution de l'ex-première ministre Pauline Marois présentée le 19 novembre 2016 au colloque du 40e anniversaire de la première élection du Parti québécois, organisé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.

Merci aux organisateurs d'avoir préparé cet événement. Dans un monde où le temps de réaction est de plus en plus court, les occasions de mettre les événements en perspective sont précieuses. Elles nous permettent de mieux comprendre le présent et, quelques fois, d'entrevoir l'avenir.

Le travail de réflexion auquel nous sommes conviés ne repose pas sur une science exacte, mais il peut et doit être réalisé avec rigueur et sans complaisance. C'est à cet exercice que je veux m'adonner avec vous aujourd'hui.

L'histoire nous enseigne que l'avenir est toujours dans le brouillard, un brouillard qui nous condamne à nous gouverner sans savoir si, juste devant nous, il y a un haut fond qu'il est impératif de contourner. Chaque jour, les acteurs politiques doivent avancer, faire des choix dans un monde plein d'incertitudes. Comprendre un peu mieux le passé peut nous aider à éviter les périls qui mettraient en danger le navire qu'ils gouvernent.

Les membres du Parti Québécois viennent de choisir un nouveau capitaine, Jean-François Lisée. Je tiens, encore une fois, à le féliciter bien sincèrement pour sa campagne courageuse et énergique.

Depuis mon départ de la vie politique, j'ai choisi la voie d'une certaine discrétion. À cet égard, je crois sincèrement que le chef du seul parti politique qui est en position de diriger le Québec en tant que nation, le chef du seul parti qui croit que le Québec doit être véritablement maître de son destin mérite d'être soutenu par tous ses prédécesseurs.

Évidemment, ce soutien ne m'empêchera pas de participer aux réflexions qui nourrissent l'action de mon parti ni de défendre les valeurs qui me sont le plus chères. Mais, cette participation aura toujours comme objectif de soutenir l'action de ceux qui portent la lourde responsabilité d'être sur la ligne de front.

On dit aujourd'hui que le Parti Québécois est à la croisée des chemins. Ce serait une erreur de croire qu'il s'agit là de quelque chose de vraiment inédit. Lors du référendum de 1995, les forces souverainistes ont connu une défaite crève-coeur. La marge entre les camps fédéraliste et souverainiste était si mince qu'encore aujourd'hui beaucoup s'interrogent sur l'issue véritable de cette consultation.

Ce résultat extrêmement serré ne doit pas occulter une réalité incontestable : vingt et un ans plus tard, le Québec n'est toujours pas un pays souverain. Le fait est, brutal, mais bien réel, et il faut en tirer les conclusions.

Une de celles-ci est évidente, je peux en témoigner : un parti qui a une ambition aussi grande que la souveraineté d'un peuple est toujours à la croisée des chemins quand son option fondamentale est tenue en échec.

J'ai partagé l'histoire du Parti Québécois depuis sa naissance : militante, ministre et, durant sept ans, chef de ce grand parti, j'ai longuement réfléchi à la dualité de notre mission : d'une part, il nous faut être prêt en tout temps à gouverner au nom de tous les Québécois et, d'autre part, notre légitimité historique repose sur notre capacité de garder ouverte la route qui permet au peuple québécois d'être libre de son destin politique.

Prenons d'abord un moment pour comprendre la mission du PQ à l'égard de la souveraineté.

Il est exact que le Parti Québécois doit naviguer dans une mer incertaine quand son option ne répond pas à une préoccupation immédiate pour une majorité de Québécois. Tout en prenant acte avec lucidité du climat politique, ses membres ont le devoir de persévérer, de ne pas perdre foi en l'avenir. Qu'il soit dans l'opposition ou au pouvoir, le Parti Québécois a la responsabilité de protéger le droit du Québec à s'autodéterminer et de promouvoir la souveraineté.

En tant que parti, avec les ressources que ses militants lui confient, il ne peut être question de mettre au rancart l'indépendance.

Face aux puissantes forces fédéralistes, le premier de nos devoirs, le plus fondamental, est de défendre en tout temps, dans l'opposition comme au pouvoir, les intérêts supérieurs du peuple québécois et, au premier chef, notre droit absolu de décider librement et sans contrainte extérieure de notre avenir.

Le Parti Québécois a l'obligation morale de combattre corps et âme les ambitions de ceux qui cherchent à rendre notre droit à l'autodétermination impraticable, à attacher le peuple québécois avec des liens qu'il lui serait impossible de rompre.

Nous devons demeurer vigilants. Aujourd'hui, je suis inquiète de voir à Québec un premier ministre qui refuse de reconnaître concrètement que les Québécoises et les Québécois forment un peuple libre de choisir son destin, un premier ministre qui n'a pas la volonté de défendre avec vigueur le territoire politique que nous avons conquis, un premier ministre qui lorgne du coin de l'oeil la possibilité de signer une constitution qui nous a été imposée.

En septembre 2014, même s'il n'a reçu aucun mandat à cet égard, M. Couillard a affirmé publiquement sa volonté :

« À l'aube du 150e anniversaire du Canada, les Québécois souhaitent que le pacte qui lui a donné naissance soit réaffirmé. » a-t-il déclaré. Ses proches ont confirmé qu'il faisait référence à la signature par le Québec de l'acte constitutionnel de 1982. M. Couillard a par la suite retraité. Mais, soyons clairs : ce recul tactique ne doit pas cacher son intention réelle. Pour lui, le Québec est une région du Canada bien plus que la maison d'un peuple, une administration locale bien plus que le foyer d'une nation.

Je veux être claire. Celle ou celui qui, sans en avoir reçu le mandat explicite et majoritaire, renoncerait au droit du peuple québécois d'être maître de son destin agirait contre les intérêts supérieurs du Québec et commettrait un geste indigne de sa fonction, une trahison au sens le plus fort de ce terme.

La souveraineté

Évidemment, pour le Parti Québécois, adopter cette position défensive est essentiel, mais largement insuffisant. En tant que force politique historique, notre parti a le devoir de documenter son option en fonction de l'évolution des sociétés qui l'entourent et d'en faire la promotion.

Cette responsabilité est d'ailleurs partagée par d'autres acteurs dont il faut encourager et supporter le travail non partisan.

Selon les sensibilités propres à chaque regroupement, il est possible d'élargir la base militante et de favoriser une plus grande participation à la vie publique. Il appartient à chacun et aux différents mouvements qu'ils peuvent créer, d'éviter un dogmatisme contre-productif, de prendre en compte la nature de notre système électoral et d'éviter de diluer le poids politique des souverainistes en multipliant les partis politiques. La fragmentation du vote souverainiste est la meilleure alliée du statu quo constitutionnel, l'alliée des reculs démocratiques et sociaux.

En contrepartie, le Parti Québécois doit demeurer ouvert aux valeurs de celles et ceux qui partagent son ambition pour le Québec.

C'est dans cet esprit que dès mon arrivée comme chef du parti en juin 2007, j'ai toujours gardé les portes ouvertes à celles et ceux qui portaient de nouvelles idées et j'ai demandé à toutes nos instances de ne ménager aucun effort pour que nos portes demeurent ouvertes, pour que notre option soit mieux connue et mieux défendue.

J'aimerais rappeler quelques-unes des initiatives de l'époque à l'égard de la promotion de la souveraineté.

Au printemps 2010, le Parti Québécois a lancé en tournée une équipe de brillants jeunes députés. L'opération ABCD de la souveraineté a permis à Jean-Martin Aussant, Yves-François Blanchet, Alexandre Cloutier et Bernard Drainville de mettre en valeur leurs talents.

Ils avaient le mandat de promouvoir la souveraineté dans toutes les régions et carte blanche pour le faire. J'ai demandé à mes collaborateurs de soutenir cette équipe de choc pour relancer la discussion sur le terrain. Ils avaient la consigne de construire des ponts pour rejoindre les jeunes dans les cégeps et les universités parce que construire le Québec de demain sans prendre en compte les valeurs des nouvelles générations n'aurait aucun sens.

Parallèlement, le parti devait préparer son congrès de 2011 où la gouvernance souverainiste était au coeur des débats dans toutes les régions, dans tous les comtés. À la même époque, Stéphane Gobeil publiait un livre qui avait pour titre « Un gouvernement de trop », livre qui a largement inspiré une campagne d'images dans les médias sociaux, une campagne qui montrait les nombreux avantages de la souveraineté.

En 2012, à notre arrivée au gouvernement, le parti a poursuivi son travail de promotion de la souveraineté. Des activités de financement ont permis de réaliser une campagne publicitaire dans les réseaux sociaux et à la télé.

En 2013, tous les événements organisés par le parti ont visé à faire la promotion de la souveraineté et en démontrer les avantages, sur le plan économique, culturel et dans nos relations internationales. En septembre de la même année, c'est avec le thème « Le Québec un pays riche » que le PQ tenait son conseil national.

Nous n'avons pas ménagé nos efforts. Cependant, en l'absence de circonstances historiques favorables, dans la vie quotidienne des gens, les préoccupations pour les questions constitutionnelles passent bien après les nécessités de la vie. On peut le comprendre, mais cela ne doit pas nous arrêter de travailler d'arrache-pied pour faire progresser l'adhésion à nos convictions.

Si vous me le permettez, j'aimerais prendre un instant pour lancer un message, une sorte de cri du coeur.

Tout ce que le Parti Québécois fait ou peut faire demeurera toujours insuffisant aux yeux de celles et ceux qui pensent qu'il suffit de croire assez fort pour que cela soit vrai, ces personnes dont, très souvent, le principal engagement vise davantage à fragmenter les forces souverainistes qu'à convaincre des fédéralistes.

Nos véritables adversaires, ceux qui ne veulent pas nous voir gagner, se réjouissent de cette attitude autodestructrice. Le Parti Québécois est la seule formation politique qui, à leurs yeux, et ils connaissent ça croyez-moi, représente une menace réelle pour l'unité du Canada. De Pierre Elliot Trudeau autrefois à son fils aujourd'hui, tous les leaders fédéralistes et leurs alliés l'ont bien compris.

Ils savent que pour réaliser la souveraineté, il y a une condition préalable incontournable : que le parti qui dirige le gouvernement au moment où les Québécois seront prêts à assumer les pouvoirs d'un État souverain soit un parti souverainiste.

Au moment où le Parti libéral contrôlait l'agenda, s'il y a une réalité implacable qui a été démontrée lors des tribulations qui ont suivi l'échec de l'accord du lac Meech, c'est bien celle-là. En manipulant l'agenda, en reniant ses engagements, le gouvernement de l'époque a floué celles et ceux qui ont cru à sa bonne foi.

Alors qu'est-ce qu'on fait me direz-vous?

Hé bien, on se rassemble autour du seul parti que les fédéralistes craignent, on y investit notre temps, nos énergies, notre intelligence, nos valeurs et nos convictions pour qu'il propose un pacte clair aux Québécoises et aux Québécois: d'abord mettre fin à l'entreprise de déconstruction de l'État québécois et recommencer à bâtir une société à la hauteur de leurs espoirs; ensuite, en toute transparence, leur proposer une démarche structurée et convaincante qui nous amène démocratiquement à la souveraineté.

Pour qu'on me comprenne bien, pour reprendre un thème débattu lors de la dernière campagne à la chefferie, j'ajouterais qu'il faut le faire dans cet ordre et que jamais je ne cautionnerais une démarche entreprise sans l'aval explicite du peuple québécois.

Au gouvernement

L'histoire nous l'a démontré, pour être en position de réaliser la souveraineté, le Parti Québécois ne peut limiter son action à la défense d'un idéal. Il doit être un parti de gouvernement. Jusqu'au moment où les Québécois se seront ralliés à son option, il doit assumer les obligations incontournables et les responsabilités exigeantes que cela comporte envers le peuple québécois. Récemment, Lucien Bouchard soulignait qu'il n'arrivait pas à comprendre « la répugnance exprimée par certains à gouverner une province ... minimiser le rôle crucial joué par notre gouvernement dans la survie et le développement de notre peuple. » équivaut pour lui à « rabaisser la dignité des élus québécois et de notre État ».

Il avait tout à fait raison. C'est une question morale, une question éthique incontournable. C'est aussi une question de sens du devoir pour celles et ceux qui aspirent à occuper des fonctions politiques.

D'ailleurs, si l'on jette un regard sur le passé, on constatera que les souverainistes ont toujours respecté le pacte de responsabilité qu'impose le service public.

Quand le Bloc Québécois, dans un moment historique unique, a formé l'opposition officielle à Ottawa, beaucoup ont craint qu'il fasse de l'obstruction systématique dans la gestion parlementaire et qu'il profite de ce rapport de force pour obstruer le fonctionnement des institutions démocratiques canadiennes.

Sous Lucien Bouchard, comme sous Michel Gauthier ou Gilles Duceppe, les dirigeants souverainistes à Ottawa, tout en étant fidèles à leurs idéaux et en défendant dans chaque dossier les intérêts du Québec, ont respecté le pacte de responsabilité démocratique.

À Québec, avec la même probité, dans l'opposition ou au gouvernement, les élus du Parti Québécois ont toujours respecté cette ligne de loyauté envers le peuple québécois. Même dans les moments les plus exigeants, même quand le prix politique était élevé, jamais les députés du PQ ne se sont dérobés à leurs devoirs.

Le 15 novembre 1976

Le 15 novembre 1976, il y a 40 ans, le Québec a porté au pouvoir un parti qui avait un véritable programme de gouvernement, un programme dont la mise en oeuvre a exigé courage et détermination.

La volonté de compléter les réformes engagées au début des années 1960 sur de nouvelles bases était évidente. Pour M. Lévesque, une des clés de la liberté d'un peuple était de séparer le monde de l'argent du monde de la politique. On se souviendra du travail de titan fait par Robert Burns pour assainir le financement des partis politiques. Et, quoiqu'on en dise, même si ce travail doit sans cesse être actualisé, il n'y a que le Parti Québécois qui au fil de son histoire a posé des gestes ambitieux à cet égard. Même si aucune institution humaine n'est à l'abri d'un manque de probité, j'ajouterais que jamais un ministre du Parti Québécois n'a été obligé de démissionner en raison de malhonnêteté. Jamais non plus, le Parti Québécois n'a été en situation de collusion avec des entreprises recevant des contrats de l'État.

Au bilan du gouvernement du Parti Québécois sous M. Lévesque, il faut aussi inscrire la Loi sur le zonage agricole qu'a fait adopter Jean Garon, une loi qui s'attaquait de front aux spéculateurs. Il faut se souvenir de la bataille menée par Lise Payette pour créer un régime d'assurance-automobile qui a été combattu avec une vigueur inouïe par les bureaux d'avocats qui y perdaient une clientèle lucrative. Il faut évoquer le travail acharné de Pierre Marois pour que les travailleurs soient mieux protégés et que l'organisme chargé d'administrer le régime de santé et de sécurité du travail soit géré paritairement par les travailleurs et les employeurs.

Toutes ces politiques, au moment où elles ont été discutées et mises en place, ont été source de fortes tensions. Mais aucune n'a suscité autant de divisions et de débats acrimonieux que la Charte de la langue française. On a dépeint le Québec comme une société fasciste, raciste, xénophobe. On a caricaturé Camille Laurin en le dépeignant en dictateur nazi. On a ridiculisé le travail de l'Office de la langue française en l'accusant de mettre aux trousses d'honnêtes commerçants une abominable police de la langue.

Et pourtant, 40 ans plus tard, force est d'admettre qu'en établissant un cadre sur la place respective du français et de l'anglais, cette loi a été un des socles de la paix linguistique et de la paix sociale au Québec.

Les règles qui nous permettent de vivre ensemble de façon harmonieuse sont toujours source de tensions au moment où on les discute et durant la période où on les met en oeuvre. Elles sont néanmoins essentielles à la cohésion sociale. Je crois sincèrement qu'une société qui ignore les problèmes au lieu de les régler se condamne à vivre dans la frustration, l'incompréhension et des conflits interminables.

À cet égard, je regrette que la CAQ, même si nous avions accepté ses demandes de compromis, ait refusé que nous modernisions la Charte de la langue française.

Je regrette également que le débat sur la charte des valeurs, en fait une charte de la laïcité de l'État, n'ait pu conduire à l'adoption d'une loi qui, l'avenir le dira, est essentielle dans une société ouverte et plurielle comme le Québec.

Si nous ne voulons pas renoncer à ce que nous sommes, j'ai la conviction profonde qu'il faut protéger la liberté religieuse de chacun, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté pour toutes et tous d'adhérer à une religion ou d'y renoncer. Et, en même temps, pour que cette liberté puisse s'exprimer dans le respect des règles et des valeurs qui nous permettent de cohabiter harmonieusement, il faut s'assurer que l'État et ses institutions sont laïques.

L'État doit être aussi laïque que les individus libres de leur foi. C'était le sens de la charte que nous avons proposée. La défense de la laïcité, c'est à la fois un héritage du Siècle des Lumières, un combat contre l'obscurantisme et une bataille pour l'égalité entre les femmes et les hommes. C'est une lutte pour la liberté.

Première ministre

J'ai eu le privilège d'être première ministre et d'être la première femme à occuper cette fonction au Québec. Élue à la tête d'un gouvernement minoritaire, rescapée avec ma famille et les militants de mon parti d'un attentat politique meurtrier le soir de notre victoire, aux prises avec une situation budgétaire délicate, condamnée à un rendez-vous électoral dans un horizon plutôt court que long, le moins qu'on peut dire est que les vents n'étaient pas favorables.

Malgré tout, je crois sincèrement que le gouvernement que j'ai dirigé, tout en prenant en compte les problèmes de notre temps, s'est comporté en droite ligne avec celui que dirigeait M. Lévesque en 1976.

Avec un grand respect pour l'héritage du Parti Québécois, nous avons gouverné en respectant le pacte de responsabilité au coeur de notre relation avec l'ensemble des Québécois.

Dans les mois qui ont précédé notre élection, le Québec vivait une crise sociale majeure. Notre système d'enseignement supérieur était paralysé et, chaque jour, des dizaines de milliers de personnes descendaient dans les rues. Le gouvernement libéral et ses alliés se comportaient comme si un peuple pouvait bâtir son avenir en étouffant sa jeunesse.

Le lendemain de notre élection, malgré le contexte de violence créé par l'attentat de la vieille, il fallait prendre les décisions urgentes pour permettre aux Québécois de sortir des affrontements stériles entre les générations et pour assurer un retour à une vie civique normale, à une vie sociale pacifiée.

C'est ce que nous avons fait en annulant les hausses inconsidérées des droits de scolarité et en annonçant l'abrogation des dispositions de la loi spéciale qui limitaient les manifestations. Ces deux décisions ont permis de ramener la paix et de rétablir les droits et libertés. En quelques jours, la crise qui durait depuis des mois était terminée.

Il était essentiel de rétablir un climat de confiance entre les intervenants et de nous donner des objectifs d'avenir en matière d'enseignement supérieur et de recherche. Dans les semaines qui ont suivi, le grand sommet qui a réuni les acteurs du monde collégial et universitaire avec l'ensemble de la société civile nous a permis de construire des consensus et de regarder l'avenir ensemble.

Par la suite, c'est en pensant aux jeunes de toutes les régions que nous avons planifié une politique économique centrée sur l'innovation, le soutien à nos entreprises les plus performantes et une utilisation plus responsable de nos ressources naturelles.

Il nous fallait aussi corriger des erreurs du passé. Pour des raisons économiques et environnementales, il fallait mettre un terme à l'exploitation de l'amiante et stopper d'urgence la réfection de la centrale nucléaire de Gentilly dans laquelle des centaines de millions de dollars avaient été investis en pure perte.

Je tenais aussi à connaître le véritable potentiel pétrolier d'Anticosti que certains évaluaient à 40 milliards de barils en 2011. Les droits d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures de l'Île avaient été complètement abandonnés au secteur privé. Dans mon esprit, il fallait nous assurer que, si un jour le Québec y exploite des hydrocarbures, cela se fasse avec les normes environnementales les plus sévères. Il fallait aussi s'approprier les droits pour que cela soit au bénéfice de l'ensemble des Québécois.

Nous voulions aussi nous assurer que les profits éventuels de l'exploitation des hydrocarbures soient utilisés pour financer la transition vers des sources d'énergies propres.

C'est aussi pour des raisons économiques et environnementales que nous avons présenté une politique ambitieuse d'électrification des transports, une politique avant-gardiste au potentiel immense.

Nous avons ouvert la voie à des politiques en matière de santé, de justice, d'équité fiscale. En droite ligne avec ce qu'avait fait Robert Burns sous M. Lévesque, nous avons adopté des lois pour assainir le financement des partis politiques et écarter les forces de l'argent du périmètre de l'action politique.

Malgré ces efforts, malgré le travail accompli en peu de temps, nous avons connu l'échec électoral. Pourtant, l'équipe que nous avons présentée avait les qualités pour former un des meilleurs gouvernements de l'histoire du Québec et notre programme électoral était de haut niveau.

Vous devinez que j'ai pris le temps de réfléchir et d'analyser cette défaite douloureuse.

Aujourd'hui, ma conclusion est claire.

Nous n'avons pas perdu en raison des politiques que nous avons adoptées.

Nous n'avons pas perdu en raison de notre volonté d'affirmer clairement la laïcité de l'État. La raison de notre échec est simple. Et, a posteriori, facile à comprendre.

Les Québécois nous ont retiré leur appui parce que nous avons refusé de nous engager à ne pas tenir de référendum sur notre avenir constitutionnel.

Nous avons perdu aussi en raison d'une candidature économique exceptionnelle, une candidature que je souhaitais et qui a éveillé les peurs profondes de nos adversaires politiques. La présence souhaitée de Pierre Karl Péladeau à nos côtés rendait crédible le discours de peur de nos adversaires.

Du jour au lendemain, ils se sont mobilisés par milliers. Nos adversaires se sont multipliés. Nous avons assisté à une campagne de peur aux caractéristiques référendaires.

Je vous le dis franchement, et je crois que nous n'en sommes pas assez conscients, les adversaires de notre projet sont nombreux, puissants, riches et robustes. En 2014, nous les avons affrontés sans que nos forces soient mobilisées pour y faire face. Nous participions à une élection alors que nos adversaires orchestraient un simulacre de référendum.

La croisée des chemins

En 1949, l'année de ma naissance, 49 États siégeaient à l'Organisation des Nations Unies. Aujourd'hui l'ONU compte 193 membres. J'avais huit ans quand les Russes ont lancé le premier satellite artificiel. FaceTime, Skype, Facebook, Twitter n'existaient pas. Aujourd'hui, les habitants de la terre sont reliés entre eux en tout temps. Notre monde a bien changé.

Dès que j'ai accédé à la direction du parti, j'ai souligné que ma priorité absolue était de favoriser l'arrivée d'une nouvelle génération aux commandes pour nous assurer de préparer une relève capable de dessiner l'avenir du Québec en fonction d'un monde qui connaît une transformation à une vitesse inédite dans l'histoire des civilisations.

Aujourd'hui l'avenir est entre leurs mains. Il est normal, il est essentiel qu'ils posent les gestes pour répondre aux défis du temps nouveau, du monde auquel ils appartiennent. Le Parti Québécois demeure le meilleur véhicule pour les accueillir, leur permettre de prolonger nos succès et de trouver les voies de passage pour réussir là où nous avons échoué.

Les valeurs traversent les époques, mais les chemins qu'ils choisiront doivent se mouler dans les habits du présent et permettre de penser l'avenir.

Tant que son option fondamentale ne sera pas réalisée, le Parti Québécois sera toujours à la croisée des chemins. Aujourd'hui, il est essentiel qu'il reprenne contact avec l'électorat pour se mettre au service du peuple québécois. Sans renoncer à ses idéaux, notre parti doit s'ouvrir à tous celles et ceux qui veulent servir le Québec.

Il doit d'abord mettre fin à l'attaque en règle contre les services publics qui guide le gouvernement actuel. Il doit lutter pour protéger le filet social digne de notre esprit de solidarité. Il doit agir sans relâche pour protéger notre environnement, pour utiliser avec intelligence nos ressources et préparer la terre que nous lèguerons à nos enfants.

Il doit mobiliser nos énergies pour que nous puissions apporter au monde notre culture, notre part de différences, d'originalité, de créativité et d'art de vivre. Il doit être prêt à accueillir avec ouverture celles et ceux qui se joindront à nous pour construire le Québec de demain.

Il doit recruter les meilleurs talents pour baliser les routes qui nous permettront de construire une société plus juste, une société plus prospère capable de réduire les écarts entre les riches et les pauvres.

Il doit miser sur la famille et l'éducation pour développer tous les talents qui nous permettront de réaliser nos ambitions et nos rêves. Il doit accepter de prendre le temps nécessaire pour construire et convaincre.

Il doit nous aider à trouver le courage pour conquérir notre autonomie.

Les militants du Parti Québécois doivent accompagner un Québec qui lui aussi est à la croisée des chemins. Avec lui, ils doivent trouver en eux la force morale de croire dans l'avenir.

Parti d'une génération?

En terminant, il y a un tout dernier sujet dont j'aimerais vous entretenir. Vous savez, le Parti Québécois a été créé en 1968, il y a maintenant 48 ans. Je comprends bien que ses adversaires et certains analystes espèrent signer son acte de décès le plus rapidement possible.

Mais après 48 ans, après la génération des Lévesque, Parizeau, Laurin, après la génération des Landry et Bouchard à laquelle j'appartiens, au moment où Lisée et la génération talentueuse qui l'entoure arrivent aux commandes, parler du PQ comme du parti d'une génération m'apparaît comme une fausseté. Il serait temps que les adversaires fédéralistes et les analystes qui se sont trompés passent à autre chose.

Le Parti Québécois est, encore aujourd'hui, la plus grande force politique au Québec, la seule force capable d'y apporter les changements essentiels à notre avenir économique, social et politique. 

À la croisée des chemins, le Parti Québécois doit se poser deux questions fondamentales. Seulement deux.

La première est évidente. Est-ce que l'idée de bâtir un pays peut représenter un défi stimulant pour la jeunesse?

En 1976, nous avons rêvé d'avoir la chance de construire un nouveau pays, un pays en accord avec nos valeurs, avec notre désir de nous ouvrir au monde et notre vision de la modernité. Est-ce qu'un rêve aussi noble et aussi grand n'est pas de nature à mobiliser une nouvelle génération? Est-ce que l'aspiration à construire un monde meilleur serait étrangère aux générations qui nous suivent?

Quand j'entends des gens de ma génération dire que les jeunes sont individualistes, manquent d'idéal et ne sont pas intéressés aux projets collectifs, cela me met en colère. Je ne peux adhérer à ces préjugés alors que je les vois chaque jour s'engager avec passion et générosité dans des combats pour la justice, pour l'environnement, pour l'éducation, pour la culture.

Nos enfants et leurs enfants ont droit d'espérer un monde meilleur et de se donner les moyens de le construire. Ils le feront à leur manière et avec des rêves qui leur appartiennent. Notre devoir est de leur dire que nous serons à leur côté. Notre devoir est de leur faire confiance et de les aider à préparer l'avenir.

Je n'ai aucun doute qu'ils se mobiliseront pour bâtir leur pays si nous n'éteignons pas la lumière, si nous ne les écrasons pas en refusant de laisser une place à leurs priorités, des priorités qui sont légitimes.

La deuxième question est plus large encore. Est-ce que cette idée de souveraineté répond à un besoin actuel, un besoin qui prend en compte l'état du monde qui se dessine sous nos yeux? Un besoin pour le Québec, un besoin pour l'humanité?

Les événements politiques survenus en Europe au cours des dernières années, aussi bien qu'ici en Amérique il y a quelques jours, mettent en lumière un problème que nous n'avons pas le droit d'ignorer. Une ligne de fracture profonde s'est creusée entre celles et ceux qui incarnent le pouvoir et les populations dont les espoirs ont été déçus, la situation économique s'est détériorée et l'identité ignorée.

Au moment où on conteste la légitimité des institutions, où on remet en cause les effets bénéfiques de l'adhésion à de grands ensembles négociés sans prendre en compte suffisamment l'existence des peuples et des citoyens, notre projet de souveraineté est un devoir envers nous-mêmes aussi bien qu'envers l'humanité.

C'est un devoir envers nous-mêmes parce qu'il nous permettra de construire une maison à notre image, en fonction de nos choix, de notre culture et de nos valeurs. Une maison bâtie sur le socle de notre passé, une maison bâtie en fonction des besoins des générations qui nous suivront.

C'est un devoir envers le reste du monde, car ce sera l'occasion de construire une société fondée sur l'égalité des hommes et des femmes, une société exemplaire capable de s'ouvrir aux autres cultures sans renier la sienne, une société prospère où la richesse est répartie plus équitablement, une société où la croissance d'aujourd'hui ne sera pas source de pauvreté de demain.

C'est un devoir envers le reste du monde, car ce sera l'occasion de développer, avec nos voisins et partenaires, un nouveau modèle d'association fondé sur le respect mutuel, une association qui, au-delà de l'intérêt des acteurs économiques, respecte le droit des peuples d'exercer un contrôle démocratique sur leur destin.

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