Cuba: risques et défis pour les gens d'affaires

Cy Tokmakjian est un homme d'affaire canadien. Pendant 20 ans, il a été... (Archives, Associated Press)

Agrandir

Archives, Associated Press

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
À vous la parolec
Le Droit

Cy Tokmakjian est un homme d'affaire canadien. Pendant 20 ans, il a été apprécié par le gouvernement cubain pour avoir fourni des équipements de transport durant la période de crise économique suite à l'effondrement de l'Union Soviétique. En 2011, il a été arrêté et condamné à 15 ans de prison pour subornation. Il aurait donné des pots de vin à des officiels cubains et leurs familles. Plusieurs observateurs ont qualifiés de travesti de justice le procès qui a été suivi d'une saisie des actifs de la compagnie d'une valeur de 100 millions $. Il fût soudainement libéré sans explication en 2015. L'opacité règne sur cette affaire.

Un événement semblable soulève des inquiétudes légitimes pour les relations commerciales bilatérales mais ne devrait pas constituer une fin de non-recevoir au développement du commerce avec Cuba. Il illustre cependant les défis des entrepreneurs faisant affaires dans un environnement où les différences entre la politique et le commerce sont floues. 

Cuba n'est pas le seul pays où les raisons politiques s'invitent dans les décisions commerciales de l'état et où les tribunaux sont au service des intérêts politiques. Il faut en comprendre les risques et prendre les mesures appropriées de mitigation.

À Cuba, il n'existe pas de secteur privé en dehors des microentreprises. Chaque ministère comprend des grappes de sociétés d'état couvrant les secteurs industriels sous leur juridiction. Tous les secteurs stratégiques comptent une participation considérable des Forces armées. Au pays des Castro, on fait affaire avec l'État et c'est l'armée qui détient les reines du pouvoir économique. 

Environnement complexe

L'embargo est toujours en vigueur. Les chefs d'entreprises faisant affaires à Cuba risquent encore aujourd'hui de se voir refuser le droit de voyager aux USA. C'est d'ailleurs le cas des directeurs de Sherritt International, une compagnie canadienne qui détient des intérêts dans des mines de nickel et de cobalt ainsi que la production et l'exploitation de gaz et pétrole. Il me semble cependant que les PME canadiennes soient moins à risque de voir compte tenu de la dynamique actuelle en faveur de la levée de l'embargo.

Il ne fait aucun doute que la compétition est considérable dans ce petit pays de 11 millions d'habitants. Nos entrepreneurs y retrouveront Brésiliens, Mexicains, Chinois et Européens. Cuba est devenu un icône mondial. Récemment, Chanel y a même tenu, dans le vieux La Havane, le défilé de sa collection croisière 2017. Aurions-nous pu imaginer une telle promotion d'une industrie phare de la France, il y a quelques années? 

Après l'embargo, La compétition américaine s'ajoutera avec en prime une diaspora cubaine pressée d'investir dans leur pays d'origine. 

Nos entreprises devront faire face à un environnement d'affaires complexe : une bureaucratie néo-stalinienne, un double taux de change, une législation du travail augmentant artificiellement le coût de la main d'oeuvre. 

Il faudra apprendre à faire des affaires autrement. Un partenariat innovateur entre les provinces, le gouvernement canadien et les entreprises devrait être mis en oeuvre.

La ministre québécoise des Relations internationales a annoncé une délégation pour appuyer la relation avec le gouvernement cubain. La nature de cette représentation n'a pas encore été définie. Il devrait y avoir un délégué assigné d'une façon permanente à La Havane pour être efficace.

Sa tâche ne sera pas conventionnelle car il devra ouvrir des portes dans les labyrinthes d'un état non transparent et assoiffé de contrôle quel que soit le secteur d'activité. Il ne lui sera pas suffisant d'identifier des opportunités d'affaires et organiser des mises en contacts. Il devrait avoir le talent d'obtenir une information privilégiée sur les relations de pouvoir débouchant sur des décisions commerciales.

Le succès de la mission du premier ministre Philippe Couillard a démontré la volonté du gouvernement cubain de relancer les relations avec le Canada. Le Québec en partenariat avec le Canada aurait avantage à profiter de cet intérêt pour faire la promotion du Canada par la tenue d'un événement à haute visibilité comme une partie de baseball des Blue Jays, un spectacle du Circle du Soleil ou une participation de premier plan au Festival de jazz de La Havane. 

Commerce et bureaucratie

Nos entrepreneurs devront faire face à des défis commerciaux, juridiques, financiers et culturels. Les différences culturelles représenteront un aspect majeur de leurs projets d'exportation ou d'investissement.

Au cours de ma carrière comme diplomate canadien et québécois, j'ai malheureusement été témoin d'entrepreneurs qui ont lamentablement échoué du simple fait d'une incompréhension culturelle. Pour les Latino-américains dont font parti les Cubains, les relations humaines passent avant les négociations commerciales. Il faut prendre le temps de les développer en démontrant un intérêt pour leur manière de vivre, leur famille, leurs repères culturels et l'histoire de leur pays. 

Les entrepreneurs pressés d'arriver à la conclusion d'un contrat sont les plus susceptibles de ne jamais y arriver. 

La bureaucratie extrême, la complexité et le manque de transparence des processus de décision exacerbera la patience de plusieurs gens d'affaires.

Les entreprises et en particulier les PME auraient avantage à collaborer entre elles dans le développement de leurs affaires à Cuba. Partager l'information et organiser des services en commun permettrait de réduire leurs coûts et améliorerait leur efficacité dans un environnement à haute compétitivité internationale. 

L'ouverture du pays après 50 ans d'un régime fermé au développement économique, génère nécessairement une explosion de besoins et d'opportunités spécialement dans le cadre des priorités cubaines. Les gens d'affaires ne devraient cependant pas être aveuglés par l'effervescence planétaire résultant de l'ouverture des relations diplomatiques avec les USA et bien se préparer pour la conduite de leurs démarches commerciales.

L'auteur, Gérard Latulippe, est l'ex-Haut-commissaire à Trinité et Tobago et l'ex-délégué général au Mexique et à Bruxelles

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer