Gil Courtemanche, cinq ans après sa mort: la genèse d'un roman

Gil Courtemanche est mort en 2011. Au fil... (André Pichette, Archives La Presse)

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Gil Courtemanche est mort en 2011. Au fil des décennies, il s'est forgé une réputation de journaliste engagé et rigoureux.

André Pichette, Archives La Presse

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Point de vue
Le Droit

De Nairobi, l'avion dans lequel il a pris place décolle un samedi vers la capitale du pays. Son vol a du retard. Ceci a pour conséquence qu'au moment où l'avion atterrit sur le tarmac de l'aéroport de Kigali, il fait nuit.

Après avoir récupéré ses bagages, il prend un taxi. Mais au lieu de prier le chauffeur de l'amener à l'hôtel qui est situé à une vingtaine de minutes de l'aéroport, Gil lui demande de lui faire un tour de la ville. Il veut, malgré la noirceur, s'imprégner des lieux.

Le taxi roule dans la nuit de Kigali bien qu'à cette heure, son passager ne puisse rien voir des touches verdâtres qui colorent le paysage. Admirer la cité, surtout par un samedi soir au clair de lune, peut tout de même avoir son charme.

Le taxi passe devant le Centre culturel français, les bureaux de l'UNICEF, la Banque centrale, le ministère de l'Information, les ambassades et le palais présidentiel. L'auto circule sur le rond-point principal et les grandes artères comme l'avenue de la Justice. Elle rase l'église de la Sainte-Famille. Puis, le chauffeur dépose l'arrière-petit-fils de Jules-Paul Tardivel à l'endroit où il a réservé une chambre, l'hôtel des Mille-Collines.

Construit il y a une quinzaine d'années et venant de subir une cure de rajeunissement, l'hôtel appartient à la société aérienne belge Sabena. Situé au centre de la capitale, dans le quartier des affaires, et enclavé au milieu des collines, il est l'un des plus grands établissements dotés de cette vocation à Kigali.

Le lendemain matin, Gil se lève vers les 11 heures. Il s'habille, puis sort de sa chambre pour aller prendre un café au rez-de-chaussée. Là, il vise une chaise un peu en retrait de la piscine extérieure et il s'y assoit. L'endroit stratégique constitue un bon point d'observation pour le fraîchement débarqué.

Les collines qui enserrent l'hôtel offrent une vue à couper le souffle. En revanche, les corbeaux et les buses qui tournoient dans le ciel, juste au-dessus de la piscine, ne donnent pas le même sentiment. Le croassement des corbeaux instille à l'endroit une touche lugubre et à leur écoute, Gil sent sa colonne vertébrale traversée par un frisson.

En face de lui, des choucas font le guet. Ils sont perchés aux branches d'eucalyptus qui ont été plantés en forme de haie dans le jardin qui jouxte la piscine. Eux aussi se livrent à l'observation. Mais rien ne vaut le perchoir des buses. Tout au sommet, sur les branches supérieures, les rapaces assistent aux premières loges.

Quoi d'autre? Une couple de dizaines de tables longent la piscine. Près de l'eau qui dégage une forte odeur de chlore, des chaises et des transats en résine ont été alignés. Plus que le cri des oiseaux, c'est de là que provient son malaise.

Le nouveau venu est incommodé par le bruit. En ce dimanche matin qui aurait pu prétendre à la tranquillité, des noceurs profitent du congé dominical pour prolonger la fiesta du samedi soir. En vieux garçon grognon, il aurait voulu décompresser un peu autour d'un bon café, puis d'un verre, au lendemain de son atterrissage.

Les gens parlent trop, rient trop et fêtent trop à son goût. Plusieurs sont déjà pompettes à cette heure. L'alcool aidant, quelques-uns se donnent des airs importants et font de l'esbroufe.

Gil entend les jacassements et il se bidonne en silence. D'un air ironique, il darde du regard la pelouse bien tondue. Simultanément, il ne peut s'empêcher d'étudier du coin de l'oeil la faune qui lui tient lieu de voisins. Dissonante, la cohue en liesse comprend des experts internationaux, des membres de la bourgeoisie rwandaise, des expatriés, des professionnelles du sexe et des coopérants.

Il sera bientôt midi. Une quinzaine de minutes après s'être attablé, l'ancien grand reporter du Point allume une autre cigarette et sort un petit carnet broché. En bon journaliste, il traîne toujours sur lui ce genre de calepin. Sur les feuillets, il y jette d'ordinaire ses idées, souvent rédigées de manière désorganisée. À sa calligraphie s'ajoutent des pictogrammes et des graphiques dont lui seul peut déchiffrer le sens.

Il entreprend de griffonner à chaud ses premières impressions du Rwanda. Plonger dans ce scribouillage l'accommode d'autant qu'il peut rester dans sa bulle et envoyer le message qu'il est occupé et qu'il ne veut pas être dérangé.

Ce qui le trouble dans ce qu'il voit tient dans le caractère artificiel de ce petit paradis lové au coeur d'une cité du tiers-monde. Depuis longtemps, le décalage entre deux images contrastées le fascine. À Beyrouth, au moment de la guerre civile, l'une des scènes marquantes avait été pour lui ce jeune couple qui s'embrassait alors qu'à deux pas gisait un amas de corps inertes.

Il a aussi en mémoire une autre image, celle enregistrée à son retour de la visite d'un mouroir en Éthiopie. Il avait été frappé par la vue autour de la piscine de l'hôtel d'Addis-Abeba de soldats soviétiques qui se contorsionnaient comme des ballerines. Force est de constater qu'il se passe des scènes surréalistes près d'un point d'eau d'hôtellerie.

Le microcosme rwandais l'inspire et il veut le fixer sur papier. «Tout autour de la piscine et de l'hôtel, écrit-il dans son carnet, se déploie dans un désordre lascif la ville qui compte, celle qui décide, qui vole, qui tue et qui vit très bien merci.» Porté par un regard caustique qui rappelle celui qu'il a jeté sur le boulevard du Curé-Labelle, il noircit deux pages de son bloc-notes. Dans un petit carré, il intitule son étude de moeurs Un dimanche à la piscine à Kigali.

Puis, il range son calepin. Ces notes, songe-t-il, pourront peut-être lui servir un jour de matière pour étoffer un reportage. Qui sait?

L'auteur, Yves Lavertu, est historien et journaliste. Ce texte est tiré de la biographie Les vies et les morts de Gil Courtemanche, un écrivain et journaliste qui a tenu une rubrique de politique internationale au quotidien LeDroit pendant quelques années à partir de 1988.

Le livre de M. Lavertu paraît ces jours-ci en librairie, soit cinq ans après la mort de Courtemanche. Le texte relate le premier séjour de l'écrivain au Rwanda, en 1988.

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