À qui servent les boycotts des Jeux olympiques?

La cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 1976... (Pierre McCann, Archives La Presse)

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La cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 1976

Pierre McCann, Archives La Presse

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Point de vue
Le Droit

Dans son huitième texte consacré aux Jeux olympiques de Montréal, Alain Guilbert revient sur le boycott de certains pays. L'auteur, qui habite maintenant à Ottawa, a oeuvré pendant deux ans et demi au sein du comité organisateur des jeux, notamment à titre de directeur de l'information.

Les décisions de boycotter les Jeux olympiques sont habituellement prises par des politiciens, mais ce sont presque toujours les athlètes qui en paient le prix et qui en subissent les conséquences.

Lors des Jeux de Montréal, ce sont les pays africains qui ont imposé le boycott à leurs délégations sportives, qui étaient pourtant bien installées dans le village olympique depuis déjà quelques jours. Le prétexte invoqué: la présence de la Nouvelle-Zélande, qui avait participé à une tournée de matches de rugby en Afrique du Sud, un pays qui pratiquait alors l'apartheid.

À noter que le rugby n'était même pas une discipline olympique. Le boycott était strictement politique.

Dans les deux jours précédant la cérémonie d'ouverture, des athlètes provenant de plus de 20 pays africains ont quitté Montréal pour retourner dans leurs terres. Nombreux étaient ceux qui pleuraient à chaudes larmes en prenant place dans les autobus qui les ramenaient à l'aéroport. Des dizaines d'autres en ont aussi profité pour effectuer une visite à la clinique du village olympique pour des consultations ou des soins, lesquels étaient prodigués gratuitement.

Seuls les représentants de deux pays africains (si ma mémoire ne me joue pas de tour) sont demeurés à Montréal: le Cameroun et le Sénégal. Et l'un des deux était un pays où le président du Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO), Roger O. Rousseau, avait été ambassadeur.

Pendant ce temps, les employés de la division des sports au COJO peinaient sur le calendrier des compétitions. Dans certaines disciplines, il n'y a eu que peu ou pas d'impact sur le déroulement des épreuves. Mais dans certains autres sports, il y en allait tout autrement.

Il a fallu entièrement refaire l'horaire des combats de boxe. Même chose pour les épreuves d'athlétisme, surtout les courses de fond. Ces épreuves ont certainement été marquées par l'absence du grand Henry Rono, un Kenyien qui détenait à cette époque les records du monde au 3000 m steeple, au 5000 m et au 10 000 mètres. Le Finlandais Lasse Viren aurait-il remporté les courses de 5000 m et de 10 000 m si Rono avait été présent?

La décision des pays africains de quitter Montréal avant le début des Jeux a eu d'autres conséquences, entre autres sur la décoration du Stade olympique pour la cérémonie d'ouverture.

La construction du stade avait été marquée par de nombreuses embûches. L'édifice a été mis à la disposition de l'équipe des Jeux à peine une semaine avant le 17 juillet. La dernière grue avait quitté l'intérieur du Stade à peine 24 heures avant l'ouverture officielle, soit après que tous les drapeaux des pays participants aient été suspendus à l'anneau technique. À mesure que les délégations africaines confirmaient leur départ (ce qui ne s'est pas fait simultanément), il a fallu ramener une grue, retirer les drapeaux des pays absents et, bien entendu, repositionner tous les autres pour que le tout demeure harmonieux à l'oeil des spectateurs et des millions de téléspectateurs à travers le monde. Une tâche imprévue qui a été terminée juste à temps.

En plus des Africains, deux autres pays qui avaient annoncé leur participation aux Jeux de Montréal ne s'y sont pas présentés. Dans leur cas, il ne s'agissait pas d'un véritable boycott, mais quand même d'une décision politique. Il s'agit de la République de Chine (Taïwan) et de la République populaire de Chine. La République populaire de Chine n'acceptait pas que Taïwan porte le nom de «république», et Taïwan refusait de céder, ayant déjà participé à des Jeux précédents sous ce nom. Finalement, les deux équipes ne sont pas venues à Montréal.

Au total, 92 pays auront participé aux Jeux de Montréal.

Le boycott suivant aura lieu immédiatement aux Jeux qui ont suivi ceux de Montréal, soit ceux de Moscou en 1980.

Les Soviétiques avaient envahi l'Afghanistan et refusaient de retirer leurs troupes de ce pays malgré les demandes pressantes des Américains. Ceux-ci ont alors pris la décision de boycotter les Jeux de Moscou et ils ont réussi à convaincre leurs pays amis à faire la même chose. Le Canada aura bien sûr été l'un des premiers pays à appuyer la demande des États-Unis. En tout, une cinquantaine de pays ne se sont pas présentés à Moscou.

Ce boycott a empêché des centaines d'athlètes qui s'étaient entraînés pendant quatre années de participer aux Jeux. Mais il a aussi embarrassé sérieusement le maire de Montréal, Jean Drapeau. Pourquoi? Parce que la tradition veut que le maire hôte des Jeux précédents transmette le drapeau olympique au maire de la ville hôte de ces nouveaux Jeux lors de sa cérémonie d'ouverture.

De façon plus simple, le maire Drapeau devait remettre le drapeau olympique de Montréal, drapeau qu'il avait reçu des mains du maire de Munich, au maire de Moscou. Le maire Drapeau souhaitait vivement continuer la tradition en remettant à son homologue moscovite le drapeau reçu à Montréal. Mais le boycott du Canada l'empêchait de le faire. M. Drapeau a même communiqué avec le premier ministre de l'époque, Pierre Elliott Trudeau, pour lui demander la permission d'aller à Moscou pour y remettre le drapeau olympique. La réponse du premier ministre a été un non sans équivoque.

Le maire Drapeau était déçu. Mais il n'allait quand même pas contourner la décision du premier ministre. En même temps, il était incapable de se faire à l'idée que «sa ville» ne serait pas présente à la cérémonie d'ouverture des Jeux de Moscou.

Il a alors eu une idée géniale: il allait demander aux deux porteurs de la flamme olympique lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux de Montréal, Stéphane Préfontaine et Sandra Henderson, de se rendre à Moscou pour y transmettre le drapeau qui était précieusement conservé à l'hôtel de ville de Montréal depuis quatre ans. Les deux adolescents, qui avaient soulevé la foule en entrant dans le Stade olympique de Montréal lors de la cérémonie d'ouverture, étaient devenus de jeunes adultes. Ils ont accepté avec plaisir la demande de Jean Drapeau et se sont rendus en Union soviétique pour transmettre au maire de Moscou le drapeau reçu des mains du maire de Munich. Une idée qui aura permis au maire de Montréal de poursuivre la tradition malgré le boycott.

Seulement 80 pays ont participé aux Jeux de Moscou, le plus bas total depuis les Jeux de Melbourne en 1956.

Le troisième boycott dont je me souviens est survenu aux Jeux de Los Angeles en 1984.

Évidemment, les Soviétiques n'avaient pas digéré le boycott des Jeux de Moscou par les Américains et leurs pays amis. Cette fois, ce sont l'Union soviétique et tous les pays de l'Est qui ont boycotté les Jeux qui avaient lieu en territoire américain. Les Soviétiques voulaient remettre la monnaie de leur pièce aux États-Unis et à leurs alliés.

Tous les pays dits de l'Est, sauf la Roumanie (peut-être en souvenir des performances de Nadia Comaneci et ses coéquipières de gymnastique aux Jeux de Montréal?) ont boycotté les Jeux de Los Angeles.

Bien sûr, bien des athlètes ont souffert de cette décision. Mais pour une fois, une décision politique a bénéficié directement aux athlètes canadiens. Comment? Parce que l'absence des athlètes de l'URSS, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Pologne, de la République démocratique allemande (l'Allemagne de l'Est) et de quelques autres a permis au Canada de tirer son épingle du jeu avec 44 médailles - 10 d'or, 18 d'argent et 16 de bronze - terminant ainsi au sixième rang du classement des pays. On était bien loin des Jeux de Montréal, où le Canada avait remporté seulement 12 médailles, soit 5 d'argent et 7 de bronze.

Aux Jeux suivants, à Séoul, en 1988, les boycotts étaient chose du passé et 159 pays y ont participé. Le Canada, cette fois, est revenu sensiblement à sa performance des Jeux de Montréal avec ses 10 médailles (3 en or, 2 en argent et 5 en bronze), ce qui lui a valu la 19e place. Il n'y a pas eu de boycott depuis ceux de Los Angeles.

La seule conclusion que je peux tirer de tous ces boycotts, c'est que les absents ont toujours tort...

***

Les autres textes de la série: «Il y a 40 ans, les Jeux de Montréal» (16 juillet), «Comment Montréal a obtenu les Jeux» (19 juillet), «Les médailles canadiennes des Jeux de Montréal» (20 juillet), «Le faux départ des Soviétiques» (21 juillet), «Bromont... à cause d'un cheval sur le terrain de golf» (22 juillet), «Aventures avec la faune médiatique (1)» (23 juillet) et «Aventures avec la faune médiatique (2)» (25 juillet)

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