Aventures avec la faune médiatique (1)

Dans son sixième texte consacré aux Jeux olympiques de Montréal, Alain Guilbert... (Pierre McCann, Archives La Presse)

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Pierre McCann, Archives La Presse

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Point de vue
Le Droit

Dans son sixième texte consacré aux Jeux olympiques de Montréal, Alain Guilbert nous raconte quelques unes des aventures qu'il a vécues avec les gens des médias en 1976. L'auteur, qui habite maintenant à Ottawa, a oeuvré pendant deux ans et demi au sein du comité organisateur des jeux, notamment à titre de directeur de l'information.

Montréal a accueilli plusieurs milliers de membres des médias pour les Jeux olympiques de 1976: journalistes,  commentateurs, photographes, techniciens des médias écrits, de la radio ou de la télévision...

Beaucoup de ces gens ont des délais serrés, des exigences particulières et un grand nombre veulent assister aux événements les plus spectaculaires.

En effet, presque tous sans exception veulent être sur place à la cérémonie d'ouverture ou pour admirer les exploits de Nadia Comaneci, de Bruce Jenner, de Sugar Ray Leonard et bien d'autres grandes vedettes.

Pour obtenir une accréditation de presse aux Jeux olympiques, tout journaliste ou membre des médias doit obtenir une recommandation du comité olympique de son pays une année complète avant le début des Jeux. Sinon, elle ne peut être émise.

Chaque journaliste qui soumet sa candidature doit indiquer ses champs d'intérêt (athlétisme, natation, cyclisme, football, gymnastique, sports équestres, boxe, etc.). Il est impossible d'assister à tous les événements. Dans tous les sites de compétition, la majorité des places de presse sont réservées à ceux et celles qui ont exprimé leur intérêt pour les compétitions qui s'y déroulent... le tout comportant une certaine marge de flexibilité.

Bien sûr, il y a toujours des retardataires. Par exemple, deux jours avant le début des Jeux, trois Mongols se présentent à mon bureau. (Non, le mot «mongol» n'est pas une injure ici, il s'agissait bel et bien de journalistes originaires de Mongolie...) Que veulent-ils? Rien de moins qu'une accréditation de presse, des laissez-passer pour la cérémonie d'ouverture, ainsi qu'une position de caméra sur le terrain du Stade olympique.

Pour 2000 journalistes, photographes, cameramans et techniciens admis dans les gradins, seules les caméras du diffuseur officiel, soit l'ORTO (Organisation de la radio et télévision olympique, une création de Radio-Canada qui agissait comme diffuseur-hôte), du réseau américain ABC, du film officiel des Jeux, des grande agence de presse (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse et La Presse canadienne) et celle du photographe affecté au rapport officiel des Jeux peuvent prendre place à des endroits très précis sur le terrain du Stade olympique. Tous les autres doivent opérer à partir des gradins.

Bien sûr, je ne pouvais pas donner accès aux gradins à «mes nouveaux amis mongols», et encore moins une place sur le terrain. Mais nous avions prévu la possibilité de telles demandes de dernière minute. Nous avions donc créé une carte spéciale pour les «retardataires», carte qui leur donnait accès aux centres de presse sous les gradins, là où il y avait des écrans de télévision, les résultats de toutes les compétitions, des rafraîchissements, ainsi que l'ambiance des Jeux.

Le jour de l'ouverture des Jeux, quand je me suis présenté au centre de presse pour vérifier si tout se déroulait comme prévu, j'ai aperçu «mes» trois Mongols. Ils affichaient un grand sourire, et l'un d'eux tenait dans ses mains une caméra 8 mm (plutôt considérée comme un jouet qu'un outil de travail). Ils étaient heureux, et c'est ce qui m'importait le plus. Ils ont pu découvrir l'atmosphère de la cérémonie d'ouverture à défaut de la voir en direct. Un cas de réglé!

Vingt-quatre heures après les Mongols, devinez qui arrive à mon bureau! Mes trois ex-collègues de la section des sports de La Tribune de Sherbrooke: Denis Messier, Jean-Paul Ricard et Mario Goupil.

Bien sûr, ils ne savaient pas qu'il fallait soumettre leur demande d'accréditation une année complète avant leur arrivée. Ils s'étaient dit: «Alain va nous arranger cela». Pour eux aussi, la carte spéciale donnant accès à tous les centres de presse aura comblé leurs besoins.

Mais je les ai aperçus eux aussi dans le centre de presse, je leur ai glissé des passes qui leur permettaient d'assister en personne à la cérémonie. J'avais pris l'initiative d'asseoir des journalistes sur les marches entre les sièges ou les pupitres des médias. Mes amis de Sherbrooke sont restés quelques jours à Montréal. Ils ont même pu assister à une soirée de gymnastique mettant en vedette Nadia Comaneci et ses consoeurs. Bien sûr, ils n'ont pas eu accès aux sièges près du plancher où se déroulaient les compétitions, mais la vue à partir de la passerelle était quand même excellente - et l'atmosphère, extraordinaire.

Mes trois amis des Cantons-de-l'Est n'ont pas été les seuls à recevoir un coup de pouce. Dans mon esprit, les Jeux avaient lieu à Montréal, au Québec et au Canada. C'était la première fois de l'histoire que les Jeux olympiques venaient chez nous, dans notre pays... et sans doute la dernière fois, du moins pour les Jeux d'été. À chaque fois que j'en ai eu l'occasion - et cela s'est produit assez souvent -, j'ai fait des pieds et des mains pour satisfaire aux demandes des journalistes canadiens. Et je n'avais pas pour autant l'impression de leur faire une faveur. C'était mon travail de les accommoder dans la mesure du possible. D'ailleurs, un grand nombre d'entre eux, autant de Montréal que de Toronto, m'ont fait parvenir des lettres de remerciements après les Jeux. Je les conserve encore précieusement.

Les cas que je viens de vous raconter n'ont pas été très difficiles à résoudre. Il s'agissait de journalistes qui n'étaient pas familiers avec les règles olympiques, particulièrement avec celle qui exigeait que les journalistes soumettent leur demande d'accréditation à leur Comité olympique national au moins une année avant le début des Jeux.

Mais mon réel premier grave problème, je l'ai vécu lors des compétitions de gymnastique, où Nadia Comaneci commençait déjà à conquérir les coeurs du monde entier (et, bien sûr, des gens des médias) avec ses notes parfaites acquises sur le plancher du Forum.

Au troisième ou quatrième jour des épreuves de gymnastique, un photographe du Sports Illustrated, la plus prestigieuse publication sportive en Amérique du Nord, se présente à mon bureau et n'exige rien de moins qu'une passe donnant accès au plancher du Forum. Bien sûr, je lui réponds qu'il m'est impossible de lui permettre un tel accès réservé uniquement à ceux qui alimentent des milliers de médias (réseaux de télé, agences de presse, diffuseur-hôte, film officiel et rapport officiel). Je lui dis qu'il pourrait, avec ses lentilles magiques, capter des images exceptionnelles à partir des gradins de presse.

Il n'est pas content de ma réponse et met fin à la rencontre en affichant un petit air de dédain à mon endroit. Quelques heures plus tard, c'est le moment de la compétition. Je me rends sur la galerie de presse du Forum pour voir ce qui se passe avec les médias (et bien sûr aussi avec les performances de Nadia Comaneci, Nellie Kim, Olga Korbut et les autres).

Soudain, mon oeil est attiré par quelque chose qui sonne faux. En effet, j'aperçois «mon photographe» du Sports Illustrated bien installé sur le plancher du Forum dans la position qui était pourtant réservée à «notre photographe» dédié au rapport officiel. Je saisis immédiatement que le photographe de Sports Illustrated a soudoyé «notre» photographe pour obtenir son droit d'accès. Je quitte la galerie de la presse en prenant soin d'amener avec moi deux agents de sécurité. Nous nous rendons auprès du photographe fautif et l'expulsons manu militari du Forum après avoir récupéré «notre accès» au photographe du rapport officiel. Celui-ci devait nous avouer plus tard qu'il avait reçu 500$ pour céder son droit d'accès ce soir-là. 

Je ne sais pas si «notre photographe» a beaucoup joui de ses 500$ acquis illégalement, puisque je l'ai congédié le soir même... Il avait un contrat avec nous pour toute la durée des Jeux, contrat qui lui aurait rapport beaucoup plus que 500$.

Incidemment, je ne l'ai jamais revu de toute ma vie... Peut-être n'était-il pas très fier de lui.

(À suivre...)

***

Les autres textes de la série: «Il y a 40 ans, les Jeux de Montréal» (16 juillet), «Comment Montréal a obtenu les Jeux» (19 juillet), «Les médailles canadiennes des Jeux de Montréal» (20 juillet), «Le faux départ des Soviétiques» (21 juillet) et «Bromont... à cause d'un cheval sur le terrain de golf» (22 juillet)

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