Le faux départ des Soviétiques

L'un des plus brillants athlètes soviétiques, Boris Onischenko,... (Archives)

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L'un des plus brillants athlètes soviétiques, Boris Onischenko, s'était fait pincer pour tricherie aux Jeux de 1976. Onischenko faisait partie de l'équipe du pentathlon moderne, une discipline qui inclut des épreuves dans cinq sports différents, dont l'escrime.

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Point de vue
Le Droit

Dans son quatrième texte consacré aux Jeux olympiques de Montréal, Alain Guilbert relate les ennuis rencontrés par la délégation soviétique en 1976. L'auteur, qui habite maintenant à Ottawa, a oeuvré pendant deux ans et demi au sein du comité organisateur des jeux, notamment à titre de directeur de l'information.

À peine quelques jours avant les Jeux de Rio, les Russes - tant leur comité national olympique que leurs athlètes - éprouvent de sérieux ennuis avec la mise au jour d'une énorme opération de dopage impliquant de nombreux médaillés des Jeux d'hiver de Sotchi en 2014.

Au moment d'écrire ces lignes, on ne connaît pas encore la sanction qui sera imposée aux Russes, une sanction qui pourrait aller jusqu'à l'exclusion de toute l'équipe russe des Jeux de Rio.

Ce n'est pas la première fois dans l'histoire des Jeux olympiques que les Russes int de sérieux problèmes. Ils en avaient déjà eu quelques-uns, il y a 40 ans, lors des Jeux de Montréal. À cette époque, on parlait peu des Russes, on parlait plutôt des Soviétiques, la Russie n'étant qu'une seule des 15 républiques socialistes soviétiques formant l'URSS.

Leurs ennuis avaient commencé dès le début des Jeux de 1976.

Grands favoris pour remporter les Jeux de Montréal, les athlètes soviétiques n'arrivaient pas à accumuler victoires et médailles. Après la première semaine des compétitions, l'Allemagne de l'Est, un tout petit pays de 20 millions de personnes, dominait outrageusement le classement des nations.

Pour ajouter un poids de plus au moral des Soviétiques, l'un de leurs plus brillants athlètes, Boris Onischenko, se fait pincer pour tricherie. Onischenko faisait partie de l'équipe du pentathlon moderne, une discipline qui inclut des épreuves dans cinq sports différents, dont l'escrime. Onischenko en était à ses troisièmes Jeux olympiques, ayant déjà participé à ceux de Mexico et de Munich. Il avait remporté plusieurs médailles, ainsi que le championnat du monde de sa discipline. Il était considéré comme le meilleur escrimeur parmi tous les athlètes spécialisés dans le pentathlon moderne.

Onischenko commençait-il à perdre ses moyens? Possiblement. Il avait donc truqué son épée de façon à ce qu'il puisse obtenir une touche sur son adversaire sans même le toucher! Pour y parvenir, il utilisait un bouton caché dans le manche de son épée qui déclenchait un signal sonore lorsque l'athlète le pressait. Dans l'une de ses épreuves, le Soviétique a déclenché ce signal sonore alors qu'il était évident qu'il n'avait pas touché à son adversaire. Ce dernier a demandé à l'arbitre de vérifier l'arme d'Onischenko, et la tricherie fut découverte.

Les Soviétiques ont perdu la face devant le monde entier. Onischenko a été suspendu à vie et a été retourné dare-dare à Moscou par le premier vol disponible. Certains prétendent que son voyage s'est terminé en Sibérie.

Le lendemain, alors que les médias se régalaient encore de l'affaire Onischenko, un autre malheur tombait sur l'équipe soviétique. Les compétitions de plongeon venaient de prendre fin. Des rumeurs avaient circulé parmi les dirigeants soviétiques de l'équipe de plongeon à l'effet que certains athlètes - plus particulièrement le jeune Sergei Nemstanov, 17 ans - songeaient à demander asile politique au Canada.

Ne voulant pas subir une autre humiliation publique, la délégation soviétique avait non seulement isolé Nemstanov, mais toute l'équipe de plongeon dans leurs chambres du Village olympique. Ils entendaient ne les laisser sortir de là que le lendemain matin, pour les mettre à bord d'un avion à destination de Moscou le plus vite possible. 

Ce que les Soviétiques n'avaient pas prévu, c'est que le jeune plongeur canadien Scott Cranham réussisse à se faufiler dans les chambres pour les amener à la cafétéria des athlètes afin de célébrer la fin des compétitions, se dire au revoir, et se promettre de rester en contact toute leur vie. 

À la fin de la soirée, Nemstanov a répété à Cranham son intention de rester au Canada. Celui-ci a alors conduit son nouvel ami dans un bureau de Services Canada qui avait été aménagé dans le Village olympique à l'intention des athlètes étrangers qui pourraient avoir besoin d'aide pour prolonger des visas (ou demander asile politique). Et bien sûr, le Canada a ouvert grand ses bras au jeune plongeur. Les autorités soviétiques ont rapidement appris la défection d'un des leurs. Furieuses, elles ont immédiatement exigé qu'on leur rende l'athlète.

C'en était trop pour les Soviétiques, qui devaient composer avec une mauvaise position au classement des médailles, la tricherie d'une de leurs vedettes et la défection d'un de leurs athlètes. Pour démontrer leur sérieux, ils ont demandé à tous les athlètes de leur délégation de descendre leurs bagages dans le hall d'entrée du Village olympique et ont annoncé qu'ils rentraient immédiatement à Moscou, alors que les Jeux n'étaient qu'à mi-chemin. Les Soviétiques ont aussi exigé de rencontrer Nemstanov (ce qui leur a été accordé, mais en présence des agents de la GRC). Ils ont expliqué au jeune plongeur que sa grand-mère était bien âgée et qu'il ne la reverrait jamais s'il restait au Canada. Ils ont menacé de mettre fin à leurs relations sportives pour toujours avec le Canada, incluant même le hockey. Ils ont accusé le Canada de kidnapping. Ils ont fait appel au premier ministre Trudeau (pas Justin, mais son père Pierre Elliott). Celui-ci, dans sa grande sagesse, a déclaré que c'était au jeune plongeur lui-même de prendre la décision.

Pendant ce temps, dans les quartiers généraux du COJO, bien des gens étaient sur les dents. Les Soviétiques allaient-ils vraiment partir? Qu'est-ce qui arriverait de la fin de «nos Jeux»? 

Finalement, au petit matin, Nemstatnov a décidé de rester. Les autorités canadiennes lui ont trouvé une famille d'accueil à Toronto. Malgré tout, et à notre grand soulagement, les Soviétiques ont ramené leurs bagages dans leurs chambres et ont poursuivi les compétitions. Cela les a peut-être motivés à travailler plus fort, puisqu'ils ont terminé en tête du classement des pays, avec 125 médailles.

Au COJO, nous avons poussé un grand soupir de soulagement quand les Soviétiques ont pris la décision de rester avec nous. Peu de gens ont su que les Jeux de Montréal avaient été menacés à ce point à mi-parcours. Pour un, je sais que nous avons peu dormi cette nuit-là.

Quant au jeune Nemstanov, il avait rencontré une jeune fille, plongeuse comme lui, lors de précédentes compétitions au Canada et aux États-Unis. C'est probablement cette rencontre qui l'avait incité à rester au Canada. L'athlète soviétique avait même laissé entendre à son entourage qu'il était en amour. Le père de la jeune fille a déclaré publiquement que sa fille et Nemstanov n'étaient que des amis.

Après tout ce brouhaha - et 19 jours au Canada -, le plongeur a décidé de rentrer chez lui en Union soviétique. Son amour aura duré le temps que durent les roses! Comment a-t-il été accueilli dans son pays? On ne le saura probablement jamais. La Sibérie, peut-être?

Ce qu'on sait toutefois, c'est que Nemstanov a participé aux épreuves de plongeon aux Jeux olympiques de Moscou en 1980, durant lesquels aucun Canadien ne lui aura parlé parce que «notre pays», tout comme une cinquantaine d'autres du monde occidental, avait boycotté cet événement grandiose en guise de protestation contre l'intervention militaire des Soviétiques en Afghanistan.

***

Les autres textes de la série: «Il y a 40 ans, les Jeux de Montréal» (16 juillet), «Comment Montréal a obtenu les Jeux» (19 juillet) et «Les médailles canadiennes des Jeux de Montréal» (20 juillet)

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