Traduction et droits linguistiques

Depuis quelques mois, le Bureau de la traduction est dans la tourmente. (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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Le Droit

Depuis quelques mois, le Bureau de la traduction est dans la tourmente.

Après des années de réduction des effectifs et à 20 ans de l'application de la politique de «recouvrement des coûts», les traducteurs se trouvent dans une situation de surcharge artificielle de travail que l'on peut régler de trois façons:

  • en augmentant l'embauche des traducteurs;
  • en déléguant cette surcharge de travail au secteur privé;
  • en équipant les traducteurs d'outils plus performants permettant «de faire plus avec moins».
Le Bureau a opté pour les solutions 2 et 3.

LeDroit montrait, le 19 avril dernier, que les traductions faites par le secteur privé pouvaient coûter beaucoup plus que celles effectuées intra-muros. Bon choix? Quant aux outils de traduction automatisée, ils ont réussi à décharger les traducteurs de tâches répétitives, peu stimulantes et ont su assurer une grande uniformité terminologique dans les textes de l'État, cohérence qui est l'une des clés des traductions de qualité. 

Cependant, ces outils concourent aussi à mettre sur la touche les experts de la langue, réduits peu à peu au rôle de réviseurs de traductions machines. Cette perte d'expertise a un coût. En outre, l'utilisation des outils apparaît surtout au service d'impératifs économiques. Dans la mesure où, au Canada, plus de 90% des traductions se font vers le français - en augmentation constante depuis plus de 20 ans -, l'utilisation des machines à traduire ne met pas en cause les droits linguistiques des francophones, car elles contribuent non seulement à donner des traductions parfois loufoques, mais à augmenter les traductions vers le français confirmant le rôle subordonné de cette langue au pays.

En effet, toute langue vers laquelle on traduit est conditionnée et, d'une certaine manière, soumise à la langue originale.

Un grand déséquilibre des flux de traductions s'effectue toujours au détriment de la langue vers laquelle on traduit, laquelle s'appauvrit peu à peu. Traduits de l'anglais, les textes français sont plus longs, parfois plus lourds, souvent peu en rapport avec les images qui les accompagnent, etc. On le voit tous les jours avec les produits courants, comme les boîtes de céréales. 

Être francophone au Canada, c'est grandir chaque matin avec l'idée que notre langue est moins concise, moins expressive, moins propre que l'anglais à exprimer avec esprit et humour le monde et ce qu'il contient. 

Le côté givré est sans contredit toujours en anglais. 

Ainsi la traduction, loin d'exprimer l'égalité linguistique et de consacrer le principe du bilinguisme institutionnel, quand il s'effectue massivement d'un seul côté, confirme l'unilinguisme national.

Le véritable progrès du bilinguisme ne doit pas être mesuré par le pourcentage de ceux capables de commander une poutine dans l'une ou l'autre des langues officielles, mais par l'équilibre des traductions. À plus de 90% vers le français, c'est l'indice d'un pays où tout est conçu, dirigé et administré en anglais, le français n'étant qu'une langue seconde au sens fort du terme. Le véritable bilinguisme est moins celui des personnes que de l'État.

L'auteur, Charles Le Blanc, est professeur agrégé à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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