Traduction au gouvernement fédéral: le bureau Titanic

Le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral a été créé en 1934 pour... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Point de vue
Le Droit

Le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral a été créé en 1934 pour remédier à la situation anarchique qui régnait alors dans les services de traduction.

Chacun des sous-ministres nommait les traducteurs; personne ne coordonnait la répartition du travail; personne n'en contrôlait la qualité ni les coûts. Une part non négligeable de la traduction était confiée à des fonctionnaires bilingues, souvent des secrétaires, qui n'avaient pas toujours les aptitudes ni les compétences pour exécuter cette tâche. 

La Loi concernant le Bureau des traductions vint imposer au nouvel organisme de faire et de réviser toutes les traductions de tous les ministères de l'État. Le Bureau a pu mettre un frein au développement «désordonné» de la traduction, assurer un contrôle de la qualité et s'imposer comme le service par excellence dans le domaine. Les traducteurs fédéraux en sont venus à former un groupe de spécialistes de la langue et de la traduction; ils sont d'ailleurs à l'origine de la professionnalisation du métier de traducteur au pays. 

Financé par crédits parlementaires, le Bureau a connu un essor spectaculaire à la suite de l'adoption de la Loi sur les langues officielles et a élargi considérablement les services linguistiques offerts aux fonctionnaires et à l'ensemble de la population canadienne.

On peut affirmer qu'il a su faire preuve de dynamisme et de leadership en multipliant les innovations. Sa banque de terminologie Termium, de réputation mondiale, en est un exemple éclatant. Tout comme son Portail linguistique, qui offre une vaste gamme d'aides à la rédaction à l'ensemble des Canadiens.

Un déclin évident

Depuis 1995, cependant, le Bureau est dans une situation bancale, source d'un profond malaise au sein du personnel. D'un point de vue administratif, il est à la fois une entreprise privée et un service public. 

En tant qu'organisme de services spéciaux, il lui faut recouvrer ses coûts comme une entreprise privée - c'est-à-dire facturer des «clients» (les ministères faisant appel à ses services), réaliser des économies, accroître le plus possible la productivité de son personnel et tirer le meilleur parti des nouvelles technologies.

Ses services sont passés d'obligatoires à facultatifs, sauf pour le Parlement. Les ministères peuvent s'adresser au secteur privé pour répondre à leurs besoins en traduction, mais il est interdit au Bureau de soumissionner sur les marchés qu'ils offrent. 

Les tarifs que les ministères paient sont ahurissants: ils peuvent atteindre, 0,82$, 1$, 1,67$ et jusqu'à 2,57$ le mot, selon les données rendues publiques par les ministères à la demande du député néo-démocrate François Choquette («Des ministères traduisent au privé... pour plus cher», 19 avril). Et c'est sans compter le coût de la gestion des contrats et celui du contrôle de la qualité.

L'ensemble de ces coûts est supérieur à ce qu'il en coûterait si les traductions étaient faites par le Bureau.

Plusieurs ministères créent soit des services de traduction fantômes, ce qui contrevient au règlement, soit des postes de conseiller linguistique - en réalité, des postes de traducteurs - qui ne sont pas tous pourvus par des personnes compétentes ou formées en traduction. Le Bureau est donc sous-utilisé et, globalement, la traduction coûte plus cher, car de 2003 à 2012, le prix moyen du mot payé par le Bureau dans ses contrats avec le secteur privé a toujours été inférieur à 0,20$.

Mais il y a plus. En tant qu'organisme public, le Bureau a des obligations que n'ont pas les entreprises privées de traduction avec qui il est en concurrence. Ainsi, il lui faut prévoir des conditions particulières pour la traduction de textes hautement confidentiels, développer la terminologie, normaliser la langue au sein de l'administration fédérale, assurer des services interprétation, offrir le sous-titrage intégral des délibérations télédiffusées de la Chambre des communes et de ses comités et former la relève en offrant des stages en traduction et en interprétation. 

Logique comptable

Or, il est évident que, ces dernières années, la logique comptable a prévalu dans les grandes décisions prises par la direction du Bureau qui a assujetti son évolution aux seules considérations d'ordre financier, au point où il est même permis de penser que l'on envisage le démantèlement pur et simple de cet organisme dont la «mission» de service public a été vidée de son contenu. 

Des faits? Pas moins de 400 postes de traducteurs n'ont pas été renouvelés ces dernières années et 140 autres doivent bientôt passer à la trappe. Un organisme peut-il s'acquitter de sa mission honorablement quand il perd de 30 à 40% de son effectif? 

Le nombre de terminologues a tellement diminué que la composante terminologie est littéralement en voie d'extinction, ce qui représente une importante perte d'expertise. Termium est «sous-alimentée». Le Bureau, qui participait à la formation de la relève n'offre plus aucun stage depuis quatre ans. Aucun organisme privé n'a pris le relais.

Compte tenu de cette triste réalité, il est clair que l'on revient lentement, mais sûrement, à une situation aussi chaotique que celle qui existait avant 1934. L'histoire se répète, hélas! Et le logiciel de traduction automatique Portage, que la direction du Bureau n'a pas renoncé à implanter dans l'ensemble de la fonction publique pour «faciliter les communications entre les fonctionnaires», sans aucune balise pour encadrer son utilisation, renforce cette impression de désorganisation.

Les langues officielles au Canada sont le français et l'anglais. La «langue machine» deviendra-t-elle la nouvelle langue officielle?

Dans l'état actuel des choses, le Bureau de la traduction, qui avait acquis une réputation enviable au pays comme à l'étranger, me fait penser à un édifice patrimonial que des promoteurs indifférents à l'histoire et sans vision d'avenir démolissent au nom d'impératifs financiers.

L'auteur, Jean Delisle, est professeur émérite à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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