Ce français qui dérange

Par décision de la ministre des Services publics, les fonctionnaires fédéraux... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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Point de vue
Le Droit

Par décision de la ministre des Services publics, les fonctionnaires fédéraux devront attendre pour profiter des bienfaits d'un outil de traduction automatique qui, au départ, ne leur était pas destiné. Cet outil devait plus modestement remplacer une bonne partie des traducteurs dès la fin de 2011 pour faire face aux coupes draconiennes du gouvernement Harper.

Les essais n'ont-ils pas été concluants? A-t-il fallu trouver un nouveau débouché pour un logiciel dont ne sait pas non plus s'il est gratuit ou payant? La direction du Bureau de la traduction n'est pas portée sur la communication. Chose certaine, le nombre des traducteurs de la fonction publique s'est effondré et le service de terminologie, pourtant essentiel, ressemble à une espèce en voie d'extinction. 

La traduction tend à effacer les traits culturels qui régissent l'usage d'une langue et la composition d'un texte. C'est pourquoi on a cessé de traduire les lois. Elles sont corédigées par des juristes francophones et anglophones. 

À l'encontre des principes élémentaires de la traduction, le logiciel destiné aux fonctionnaires fédéraux se borne à remplacer les mots et les éléments de phrase par des équivalents déjà traduits ou calculés comme étant probables. Il produit des phrases fautives sur le plan du vocabulaire, de la grammaire et du sens parce qu'il est incapable d'analyser le contexte. On aura beau enrichir la mémoire de traduction, on n'éliminera pas ces défaillances à moins d'avoir à traduire... des textes déjà traduits. Plus un texte contient d'éléments un tant soit peu complexes, inhabituels ou qui se prêtent à différentes interprétations, moins le résultat est intelligible. 

La président du Bureau de la traduction, Donna Achimov, ne manque donc pas d'humour quand elle déclare que les traductions issues du logiciel amélioreront les compétences linguistiques des fonctionnaires alors que son Bureau les juge si peu fiables qu'il en restreint l'usage «à des fins de compréhension». 

Ajouter que ce logiciel déficient permettra aux fonctionnaires de se perfectionner au point de «servir la population canadienne aussi bien dans une langue que dans l'autre» revient à le faire passer pour un outil d'apprentissage de la langue seconde, diablement efficace, mais qui a plutôt la vertu de remplacer à bon compte des cours de langues également sacrifiés. Qui croit-on berner?

Avec la facturation des services de traduction et la disparition de nombreux traducteurs, les fonctionnaires ne traduisent plus certains documents ou se tournent vers les logiciels du type Google Translate, quitte à confier la révision à un employé «bilingue». La pratique semble bien établie. Un million de requêtes adressées chaque semaine à des logiciels de traduction automatique est le symptôme alarmant des carences du bilinguisme dans l'administration fédérale. À l'opposé de sa mission de service public, le Bureau encourage cette pratique en fournissant un logiciel maison, non sans s'abriter derrière un avertissement à l'usager qui résonne comme un cynique désaveu.

Au mépris de l'histoire du Canada, la logique comptable pousse un peu plus vers la sortie l'esprit du bilinguisme et de la Loi sur les langues officielles. S'achemine-t-on vers cette situation paradoxale où la principale instance chargée de protéger le français, langue officielle minoritaire, aura été l'agent actif de son assimilation? Suspendre la mise en service du logiciel ne change rien au fond du problème.

L'auteure, Annie Brisset, est professeure émérite à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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