Anglicismes et anglicisation

On considère généralement que la variété franco-ontarienne du français est... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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Point de vue
Le Droit

On considère généralement que la variété franco-ontarienne du français est surtout caractérisée par ses nombreux anglicismes - et que cela peut être un signe d'assimilation à l'anglais.

De plus, ce phénomène contribuerait à renforcer l'insécurité des jeunes Franco-Ontariens face à l'usage du français, considéré alors comme une variété inférieure et incorrecte de cette langue.

Qu'en est-il vraiment?

Précisons d'emblée que l'emprunt à une autre langue et l'abandon de sa langue maternelle en faveur de cette autre langue sont des phénomènes bien différents. On ne devient pas progressivement anglophone en empruntant peu à peu le vocabulaire de la langue anglaise. On devient anglophone parce qu'on choisit cette langue comme langue principale et qu'on oublie (ou non) sa langue maternelle. 

L'anglais demeure toujours essentiellement de l'anglais, et ce, même après avoir emprunté massivement des mots français à une certaine époque. Et le fait d'avoir emprunté de nombreux mots italiens à la Renaissance n'a pas rendu le français moins français. C'est que le coeur, l'essentiel d'une langue réside dans sa grammaire et non dans son vocabulaire, qui en est l'élément le plus volatil. L'absence d'un milieu familial, communautaire, culturel constituant l'«habitat naturel» d'une langue est un facteur d'assimilation beaucoup plus déterminant que le simple emprunt de mots isolés. 

Il faut dire malgré tout qu'au Canada, contrairement à la France, l'anglicisme a toujours mauvaise presse, car on le considère comme un manque d'éducation, sinon comme un signe d'assimilation. 

Cela étant dit, il y a tout de même des emprunts plus répréhensibles que d'autres. Ainsi l'emprunt d'une forme isolée est moins grave que l'emprunt d'une règle. Dire qu'on «part» sa voiture (plutôt que «faire partir») n'est vraiment pas un péché, surtout que cet emploi est sanctionné par l'usage, qui a toujours le dernier mot. Mais créer systématiquement des phrases telles que «bouillir l'eau, circuler une feuille, marcher son chien, signer un joueur» signifie qu'on a emprunté à l'anglais une règle de construction de phrases et non seulement des formes isolées. Il en va de même avec un anglicisme syntaxique comme «les clients ne sont pas permis de fumer». Aussi les emprunts sémantiques du type «adresser (aborder) un problème», «écouter une lecture (une présentation)» trahissent le sens français de «adresser» et «lecture» et sont de toute façon parfaitement inutiles.

Par contre, des mots comme «fun, chum, job, gang», ont depuis longtemps fait leur niche dans notre langue et ils sont tout à fait acceptables pourvu qu'on reconnaisse qu'ils appartiennent à l'usage familier plutôt que standard.

Il y enfin ceux qui alternent continuellement d'une langue à l'autre dans le cadre d'une même phrase, d'une même conversation, mais cela signifie simplement qu'ils maîtrisent mal les deux langues ou qu'ils abandonnent progressivement une langue en faveur de l'autre, ce qui s'appelle l'assimilation.

Le problème des anglicismes relève au moins autant de considérations sociales (la perception qu'on en a), statistiques (leur consécration par l'usage) que linguistiques (leur conformité à la règle), et s'il faut, par souci de bien maîtriser sa langue et son vocabulaire, éviter de les importer à volonté, on ne doit pas crier au meurtre à chaque fois qu'on en entend un, l'intégrité de langue elle-même n'étant pas vraiment remise en question.

L'auteur, Pierre Calvé, est professeur et doyen (retraité) de l'Université d'Ottawa.

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