Machine à traduire ou machine à sous?

Le professeur Charles Le Blanc... (Etienne Ranger, Archives LeDroit)

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Le professeur Charles Le Blanc

Etienne Ranger, Archives LeDroit

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Point de vue
Le Droit

La ministre des Services publics et Approvisionnement Canada, Judy Foote, reporte l'implantation de l'outil de traduction automatisée « Portage ». En soi, il s'agit d'une bonne nouvelle, à moins qu'il s'agisse d'une manière de calmer les eaux agitées dans lesquelles baigne la PDG du Bureau de la traduction Donna Achimov.

Pourquoi cet outil?

Qu'on le sache bien, il n'y a pas un seul traducteur qui traduise aujourd'hui sans l'aide de logiciels spécialisés. Nous les enseignons à l'université et nul n'obtient son diplôme sans de fortes connaissances en terminotique et en traductique. Des bases de données terminologiques comme Termium ou des correcticiels comme Antidote font partie du quotidien des traducteurs. 

Que vient faire Portage dans le décor? 

Il répond, selon moi, à deux besoins : faire cesser l'utilisation de Google traduction, car les textes que l'on y envoie se retrouvent sur des serveurs étatsuniens et deviennent « propriété » du gouvernement américain par le biais du Patriot Act. Gênant pour le Canada qui se voit comme déposséder de ses propres textes. Portage se veut donc un outil bricolé pour régler cette situation embarrassante. Ensuite, dès avril 2011, dans une réunion de l'Association canadienne des écoles de traduction, le Bureau de la traduction, représenté par Mme Achimov, déclarait vouloir « automatiser entièrement les opérations de traduction de l'administration fédérale ». Cette volonté s'inscrivait dans la logique délétère de « recouvrement des coûts ». Les traducteurs étaient appelés à devenir des réviseurs de « traductions-machines », des « post-éditeurs » dans le jargon du métier, dont la figure professionnelle est encore mal définie et qui devront compléter, modifier, corriger, remanier, réviser et relire le texte produit par une machine.

Et le traducteur?

Avec ces machines, on peut augmenter la productivité des traducteurs. De 3000 mots par jour, on croit arriver à une production de 8000 mots par jour. La raison d'une telle pressurisation est essentiellement économique. Il ne s'agit pas de mieux faire, mais de faire plus. C'est cette logique de postédition et d'augmentation effrénée de la productivité qui a mené à la diminution du nombre de traducteurs au Bureau, à l'insatisfaction généralisée de ceux qui y travaillent, à une perte d'expertise en traduction au profit de professions « paralangagières », à une désaffection des jeunes face à la profession de traducteur et dont nous paierons le prix.

Portage, quand il sera inévitablement implanté, fera reculer la profession de traducteur de 80 ans. Des bureaux fédéraux utiliseront cet outil pour rogner sur les coûts de traduction et demanderont à des secrétaires plus ou moins bilingues de relire ces textes et de les tourner dans une langue plus ou moins acceptable. Puisque les traductions se font à 85 % vers le français, ce sont les droits linguistiques des francophones qui feront les frais de ces belles économies. 

Et l'on voudrait, devant ce tableau, que je me sente coupable de demander la démission de Donna Achimov?

L'auteur, Charles Le Blanc, est professeur à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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