Ne tirez pas sur les traducteurs!

La traduction est inscrite dans l'ADN du pays, même si un bon nombre de... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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La traduction est inscrite dans l'ADN du pays, même si un bon nombre de Canadiens la considèrent comme « le mal nécessaire de la Confédération ». Paradoxalement, la direction actuelle du Bureau de la traduction donne l'impression d'adhérer à ce préjugé.

Après la Confédération, sous l'effet de l'augmentation du nombre de provinces anglophones, la langue de l'administration fédérale est rapidement devenue l'anglais, promue au rang de « langue nationale », a qualifié Charles LeBlanc (« Donna Achimov doit démissionner », LeDroit, 10 mars).

La traduction officielle est, selon Frank Scott, une « composante essentielle de l'entité politique qu'est le Canada ». Il en est ainsi, car la francophonie elle-même « est l'une des caractéristiques fondamentales de l'identité canadienne », comme l'ont rappelé en 2014 les premiers ministres Philippe Couillard et Kathleen Wynne.

Tel un baromètre, la traduction renseigne sur les variations survenant dans le statut relatif, le poids et la vitalité du français par rapport à l'anglais. 

Interrogé sur le rôle du traducteur au pays, le premier Commissaire aux langues officielles, Keith Spicer, a déclaré : « Sans les traducteurs, il n'y a pas de Canada possible. » 

Chose certaine il n'y aurait pas de Canada tel que l'ont souhaité les Pères de la Confédération. Dans ce Canada bilingue et biculturel, en raison du fait qu'ils incarnent la dualité linguistique, les traducteurs et les interprètes y exercent des professions hautement symboliques. Ce ne sont pas des fonctionnaires tout à fait comme les autres.

Essor après 1969

À la suite de l'adoption de la Loi sur les langues officielles (1969), le Bureau des traductions a connu un essor spectaculaire. L'organisme élargit sa gamme de services et acquiert un droit de regard en ce qui concerne la normalisation linguistique au sein de l'administration fédérale. Il multiplie les services : consultations linguistiques, recherches terminologiques, banque de terminologie Termium, « Coin linguistique », tout cela afin d'améliorer la qualité des communications entre les fonctionnaires et la population canadienne.

En 2009, le Bureau lance en ligne un « Portail linguistique » qui met gratuitement à la disposition de la population une vaste gamme de ressources et d'outils d'aide à la rédaction. Au fil des années, les traducteurs, très majoritairement francophones, ont acquis une expertise exceptionnelle en matière de langue et de traduction et leur réputation d'excellence déborde nos frontières.

Ce sont tous ces acquis que la direction actuelle du Bureau, composée majoritairement d'anglophones, risque de compromettre par ses décisions mal inspirées, par sa méconnaissance des véritables enjeux de la traduction en contexte canadien, par la réduction constante du nombre de traducteurs et de terminologues et, dernière trouvaille, par son intention d'implanter un logiciel de traduction automatique à la grandeur de la fonction publique. Une aberration!

L'histoire de la traduction au Canada nous enseigne qu'en matière de traduction,  deux choses seulement préoccupent nos compatriotes de langue anglaise : le coût de la traduction et la productivité des traducteurs. Jamais ils n'abordent la question sous l'angle des droits linguistiques prévus dans la Constitution ni des besoins particuliers de la minorité de langue française. Sauf rares exceptions, ils ignorent l'ampleur des difficultés de la traduction et son importance nationale. Sa dimension historique leur échappe totalement, et c'est pourquoi ils croient pouvoir gérer ce service comme s'il s'agissait d'une usine de pièces automobiles. 

Souhaitons que le gouvernement libéral corrige rapidement la situation préoccupante que vivent actuellement les traducteurs fédéraux, car la traduction est une activité d'intérêt national.

L'auteur, Jean Delisle, est professeur émérite, École de traduction et d'interprétation, Université d'Ottawa.

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