Parlez-vous le français-robot?

La direction du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral tente de faire... (Archives, La Presse)

Agrandir

Archives, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

La direction du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral tente de faire la démonstration que tout fonctionnaire peut être traducteur, sans avoir à connaître les langues: il suffit de l'outiller d'un logiciel de traduction automatique. Anglophones et francophones communiqueront désormais entre eux grâce à une machine, «pour améliorer la compréhension et encourager les gens à travailler dans leur langue», affirme la p.-d. g. du Bureau, Donna Achimov.

Conscients que bien traduire est une opération intellectuelle complexe, les traducteurs, dès le début siècle dernier, ont multiplié les associations, les initiatives de perfectionnement, les programmes universitaires de formation et les publications.

Loin d'être réfractaires aux nouvelles technologies, les traducteurs les utilisent quotidiennement. Un regard humain est toutefois indispensable pour suppléer aux insuffisances des machines qui produisent en abondance des traductions farfelues du genre: He's the teacher's pet : Il est l'animal de l'enseignant ou I would like you to cross the street: J'aimerais que vous à traverser la rue . Les mots sont la monnaie des choses; en diminuer la valeur, c'est appauvrir la pensée.

Il entre une part de créativité indiscutable dans le travail du traducteur, même dans le cas de textes administratifs. Traduire exige la mobilisation de vastes connaissances, de grandes ressources expressives et une forte dose d'intelligence et de sensibilité. La capacité aussi de passer constamment de la pensée analytique à un mode de pensée associatif jumelée à l'aptitude à dissocier deux langues à tous les niveaux. Le traducteur refaçonne le texte original à la manière d'un artisan qui travaille l'argile.

La machine, elle, ne réfléchit pas, elle ne fait que substituer des formes à d'autres, puisées dans un vaste corpus. Les robots traducteurs ne maîtrisent pas l'acte de traduire. Seul un traducteur humain pour rendre le style, les nuances et les subtilités d'un texte.

Au Canada, la traduction est beaucoup plus qu'une affaire de langues: elle est une des clés donnant accès à la connaissance intime du pays et revêt, du coup, une dimension politique, identitaire, démocratique et culturelle.

Puisque plus de 85% des traductions se font vers le français, ce que l'on gomme en éliminant les traducteurs, ce sont les francophones et leur langue ramenée à un sabir technologique. Que pareille initiative émane de la direction du Bureau de la traduction fait frémir.

Comment ne pas voir une corrélation entre l'implantation de ce logiciel de traduction et la réduction des effectifs du Bureau qui, entre 2010 et 2015, ont fondu de 1928 à 1324 personnes, une baisse de 31%. D'ici 2018, on prévoit que 138 autres postes disparaîtront par «attrition» ou «non-renouvellement de contrat». Les euphémismes ennoblissent les basses oeuvres.

À plus ou moins brève échéance, les traducteurs fédéraux devront utiliser l'outil de traduction robotisé qui sera mis à la disposition des fonctionnaires le 1er avril. Date symbolique? Les traducteurs n'ont pourtant pas le coeur à rire: leur moral est au plus bas. Le Bureau de la traduction traverse actuellement une crise. Autre héritage du gouvernement Harper.

Le Canada se proclame officiellement bilingue. Toutefois, il est conçu et administré principalement en anglais. Le français semble déranger, bien que la traduction représente moins de 1% du budget national. Au bilinguisme de façade verra-t-on bientôt se substituer un bilinguisme de pacotille?

Les auteurs, Jean Delisle et Charles Le Blanc, travaillent à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer