Quelle version de la Constitution?

Une statue de George-Étienne Cartier, à Québec... (Patrice Laroche, Archives Le Soleil)

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Une statue de George-Étienne Cartier, à Québec

Patrice Laroche, Archives Le Soleil

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Des professeurs de l'Université d'Ottawa ont formulé le souhait que le Parlement rende officielle en 2017 une version française de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord.

Le geste demandé dans cette lettre («Pour une constitution bilingue en 2017», 10 novembre 2015) est souhaitable, car il aurait une forte valeur symbolique dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire de la fédération. 

Le Parlement britannique n'a adopté, en effet, que la version anglaise de l'AABN, qui reçut la sanction royale à Londres, le 29 mars 1867. Aucun texte français de cette Loi n'a été soumis à Westminster. 

Il y a eu, cependant, non pas une, mais deux traductions françaises de cette loi en 1867, et une troisième en 1941. 

La première est celle que le Journal de Québec publie les 2 et 4 mars. La deuxième, oeuvre du traducteur en chef de l'Assemblée législative Eugène-Philippe Dorion, paraît le 1er juin dans un numéro spécial de la Gazette du Canada en accompagnement du texte officiel anglais.

Cette traduction est, toutefois, «rédigée dans un jargon affreux», affirme Jean-Charles Bonenfant. Il faut dire, à la décharge de Dorion, qu'il a dû se plier à la volonté de Sir George-Étienne Cartier qui lui a imposé de traduire Dominion of Canada par «Puissance du Canada». 

Dorion - et il n'était pas le seul - trouvait insolite et prétentieux qu'une colonie non industrialisée de 3,5 millions d'habitants se proclame «Puissance». 

«Je ne suis pas un traducteur, moi, lui avait rétorqué Cartier, je suis un homme d'État, et le mot Puissance me paraît meilleur qu'un autre. Il a plus d'ampleur que celui de Dominion, et c'est ce qu'il nous faut. Que les Anglais se contentent du mot Dominion pour désigner la Confédération, c'est leur affaire, nous prenons, nous, le mot Puissance.» Le traducteur s'inclina, mais le temps lui donna raison.

Le Canada ne constituait pas encore une entité internationale. Il ne pouvait pas conclure de traités en son nom et était lié par ceux qu'avait signés la Grande-Bretagne. Il était en outre représenté à l'étranger par des diplomates ou des consuls britanniques. En somme, le Canada était une «Puissance» sous tutelle.

Après le statut de Westminster (1931), qui reconnaît officiellement l'autonomie de tous les Dominions de l'Empire britannique, le gouvernement canadien cessa d'utiliser les mots Dominion et «Puissance», qui disparurent progressivement des traités et des lois.

C'est en partie pour remédier à la piètre qualité de la traduction de Dorion que le greffier de l'Assemblée législative du Québec, Louis-Philippe Geoffrion, publia, en 1941, une retraduction de la Loi constitutionnelle de 1867. 

Une question se pose dès lors: quelle version française de la Constitution sera adoptée en 2017, si tant est qu'il y en ait une? Celle de Dorion, historique, mais émaillée d'impropriétés et renfermant une «volonté» terminologique d'un des Pères de la Confédération? La version améliorée et tombée dans l'oubli de Geoffrion? Une nouvelle version digne d'un grand pays officiellement bilingue? L'avenir le dira.

Que la loi fondatrice du pays n'ait pas été adoptée à l'origine dans les deux langues officielles a de quoi étonner. Faut-il y voir le signe prémonitoire du bilinguisme asymétrique qu'allait connaître le nouveau pays, où il y a bien deux langues officielles, mais l'une est plus officielle que l'autre?

L'auteur, Jean Delisle, est professeur émérite à l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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