Insécurité et assimilation

Dans LeDroit du 4 décembre dernier, le journaliste Paul Gaboury écrivait... (Etienne Ranger, Archives LeDroit)

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Etienne Ranger, Archives LeDroit

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Pendant trois décennies, j'ai présenté de nombreux ateliers et conférences un peu partout au Canada, devant des enseignants de français en milieux minoritaires. J'ai été à même de constater maintes fois la justesse de l'assertion de M. Gaboury, et ce, non seulement chez les jeunes de tous ces milieux, mais aussi chez nombre de leurs enseignants. Combien de fois n'ai-je pas entendu un de ces derniers s'excuser en s'adressant à moi de la piètre qualité de son français? Combien de fois n'ai-je pas entendu des enseignants québécois ou étrangers déplorer la qualité du français de leurs collègues, et même intimider ces derniers par leur attitude hautaine et leur verbe pompeux? Et lors de mes cours à l'Université d'Ottawa, combien de fois n'ai-je pas entendu des étudiants me demander s'ils pouvaient écrire leurs travaux en anglais ou me disant qu'ils préféraient suivre tel ou tel cours en anglais parce que les exigences quant à la qualité de la langue y étaient moins sévères.

Il n'est en effet pas toujours facile pour un jeune francophone minoritaire, souvent parfaitement bilingue, de se résoudre à utiliser le français alors qu'il s'y sent moins à l'aise, ou alors qu'il sait très bien qu'il sera moins sévèrement jugé s'il utilise l'anglais, d'autant plus que, pour ce qui est de la langue écrite, l'orthographe grammaticale est beaucoup plus simple en anglais qu'en français.

C'est que la culture et la langue françaises sont traditionnellement beaucoup plus «centralisantes», moins tolérantes pour les régionalismes, les usages populaires, et même les fautes, que leurs contreparties anglaises.

Que pouvons-nous y faire? En bref, nourrir très tôt la fierté pour sa langue; enseigner par la pratique, et non seulement par préceptes, à ajuster son niveau de langue à la situation, plutôt qu'entretenir les complexes en dénigrant systématiquement les usages familiers, spontanés; être plus tolérants pour les erreurs par rapport à la sacro-sainte norme, et même pour certains anglicismes, souvent bien inoffensifs. Il y a une différence entre emprunter ponctuellement certains usages étrangers et alterner systématiquement d'une langue à l'autre dans une même conversation.

Oui, on doit travailler à rendre les étudiants capables de s'exprimer oralement et par écrit dans un langage socialement, professionnellement acceptable, cohérent, au vocabulaire riche et nuancé. Mais il ne faut pas créer l'impression qu'il faut toujours se battre, se surveiller, quand on parle sa langue. Celle-ci devrait, dans la vie de tous les jours, nous être aussi naturelle et spontanée que rire ou marcher. On a le choix: laisser la langue respirer, desserrer le noeud coulant d'une norme trop sévère, trop intimidante, ou alors accepter l'assimilation à plus moins long terme.

Et bien sûr, il faudrait simplifier, comme l'ont fait bien d'autres langues, dont l'anglais, cette aberration qu'est l'orthographe française, afin qu'elle ne monopolise pas presque toute l'attention dans les cours de langue, comme c'est maintenant le cas. Mais ça, c'est une autre histoire!

Le mieux est souvent l'ennemi du bien, et mieux vaut vivre chez soi, dans sa bonne vieille maison, même si elle est un peu chambranlante, que de vivre dans un beau condo tout neuf ou on a perdu son âme en abandonnant sa langue et ses racines.

L'auteur, Pierre Calvé, est professeur et doyen (retraité) à l'Université d'Ottawa.

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