Paris et les défis de l'enseignement

L'actualité peut parfois décourager, déprimer et nous désespérer.... (Kenzo Tribouillard, Archives AFP)

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L'actualité peut parfois décourager, déprimer et nous désespérer. Il n'en reste pas moins que la seule conviction à apporter est une forme de résistance aux simplifications, malgré certaines émotions légitimes.

Kenzo Tribouillard, Archives AFP

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Enseigner, c'est transmettre un ensemble de méthodes et de connaissances. C'est, aussi et surtout, amener à se questionner, à maintenir inlassablement les autres dans la conviction de leur humanité, de leur faculté de juger et de leurs responsabilités. La classe peut être, aussi, un espace de conversation publique, comme il semble de moins en moins en exister dans nos sociétés contemporaines.

«Je pensais que le cours d'aujourd'hui porterait sur les attentats de Paris», m'a lancé naturellement une étudiante ce matin-là. Cette affirmation s'est annoncée comme une injonction à ce que je tente de transmettre à chaque cours: les inciter à être de bons géographes en prenant du recul.

Ce jour-là, le cours devait porter sur les questions de ségrégation spatiale en ville. Il était difficile de ne pas voir le relief de ces événements tragiques avec le décor planté par tant de chercheurs, notamment de sociologues. Y avait-il des liens à faire? Fallait-il les faire? Comment considérer les émotions suscitées autant que la nécessité de «comprendre»? Les lignes de Sonia Lehman-Frish sur la ségrégation spatiale dans les villes inégalitaires prenaient une dimension nouvelle avec l'actualité en écho. Les réalités d'aujourd'hui se situant, par exemple, à l'intersection de nombreux enjeux: de la délinquance à la «religiosité» instrumentalisée par certaines catégories de la jeunesse française, etc.

Parler de «l'événement» sans avoir de réponse obstruée idéologiquement ou émotionnellement est un défi certes, mais il faut savoir maintenir ce rôle fondamental de gardien équitable de la conversation, de la discussion et des possibilités de penser, tout en déconstruisant. Comment continuer malgré l'actualité à fournir, non pas des solutions, mais des aptitudes à maintenir sa faculté de «juger»? Comprendre ici, n'est pas légitimer, ni «réviser». Ça n'est pas embrasser la facilité non plus.

Cet espace de conversation, de questionnements aussi, il serait judicieux de ne pas l'éviter, car ce serait faire preuve d'hypocrisie, face à des étudiants qui sont intelligents, soucieux de bien faire et minutieux même s'ils peuvent exprimer parfois des maladresses. Je ne peux m'empêcher de penser à tous ces professeurs qui doivent, malgré une actualité internationale troublante et révoltante, maintenir leurs lignes d'enseignement. Mais l'art de discuter en société ne devrait-il pas commencer dans nos classes? L'art de ne pas sombrer dans les simplifications et le complotisme commence par le maintien de la conversation. Responsabiliser, inviter à distinguer et jauger des positions sans que les discussions ne soient balisées définitivement.

L'injonction de cette étudiante, nous devrions nous l'imposer tous en tant qu'enseignants, car l'école et l'université, restent un des espaces de discussion, dans des sociétés où la polarisation cristallise et fige une concurrence des idées et des citoyens, notamment du point de vue identitaire. L'évitement de ces conversations peut créer plus de repli idéologique. C'est ce questionnement que l'étudiante m'a apporté ce matin-là avec la conviction que la discussion serait complexe.

L'actualité peut parfois décourager, déprimer et nous désespérer. Il n'en reste pas moins que la seule conviction à apporter est une forme de résistance aux simplifications, malgré certaines émotions légitimes. Face au désenchantement du monde, seule cette énergie, ce doute et cette humilité me semblent les vecteurs de transmission à ces prochaines générations de citoyens et de compréhension de ce monde.

L'auteure, Bochra Manaï, est professeure de géographie à l'Université d'Ottawa.

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