Il y a 50 ans, la fin de «La Patente»

La société secrète des Commandeurs de l'Ordre de... (Etienne Ranger, Archives LeDroit)

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La société secrète des Commandeurs de l'Ordre de Jacques-Cartier a vu le jour le 22 octobre 1926 au presbytère paroissial de l'église Saint-Charles, aujourd'hui fermée, dans le secteur Vanier.

Etienne Ranger, Archives LeDroit

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L'Ordre de Jacques Cartier est une société, «secrète» quant à son existence et sa doctrine, «discrète» quant à ses modes de recrutement et d'action. Il a été fondé à Ottawa, en 1926, par un groupe de Franco-Ontariens.

Ont fait partie de «La Patente», Jean Drapeau, André Laurendeau, Pierre Laporte, les journalistes Jean-Marc Poliquin, Gérard Filion, du Devoir, et Charles Gautier, du Droit, ainsi que les politiciens Bernard Landry, Jacques Parizeau, Denis Lazure, Pierre Marois et Jacques-Yvan Morin.

Après avoir combattu l'inique Règlement 17, les Franco-Ontariens subissaient toujours l'hostilité des francs-maçons et des orangistes qui cherchaient à entraver la promotion sociale et économique des francophones. À la fin des années 1920, un parti politique «English only» chercha à instaurer l'unilinguisme anglais au Canada. Pour faire contrepoids aux agissements de ces «ennemis masqués et ligués», les bâtisseurs de l'Ordre adoptent leurs tactiques de noyautage et de cooptation. Ils prennent le maquis.

C'est dans un double esprit apostolique (consolider les positions du catholicisme) et patriotique (aviver la ferveur nationaliste des Canadiens français et la fierté envers leur langue) que naît cette société secrète dans la capitale du Canada. On veut exhorter les Canadiens français à prendre la place qui leur revient dans toutes les sphères de la société. Pour ce faire, on multiplie les chantiers: a) économiques et sociaux: obtenir une représentation équitable des Franco-Canadiens dans les institutions politiques, civiles et juridiques; favoriser la création de coopératives; b) linguistiques: promouvoir le bilinguisme dans toutes les structures de l'État; mener des campagnes de francisation; c) religieux: encourager les cercles de tempérance; lutter contre le communisme, l'immoralité et la neutralité religieuse.

Voué à l'origine à la défense des intérêts des Canadiens-français de la fonction publique fédérale, l'Ordre a rapidement essaimé à la grandeur du pays et à tous les principaux domaines d'activité.

Pour y être admis, il faut être francophone et catholique pratiquant, avoir au moins 18 ans et être accepté au scrutin secret. Au tournant des années 1960, l'Ordre comptait quelque 11 000 membres, plus de 500 groupes locaux et 60 conseils régionaux, dispersés dans plus de 1100 municipalités du Canada et de la Nouvelle-Angleterre.

Forces et faiblesses

On a dit de l'Ordre qu'il était un organisme «mystique, confessionnel, élitiste et autoritaire». On lui a reproché d'être dogmatique, antiféministe, antisémite, contre la laïcité et le libéralisme. On l'a aussi accusé d'être une entrave à la démocratie. Ses activités souterraines, aux dires du sénateur T.-D. Bouchard, minaient les institutions libres. Cette puissante société aurait, par exemple, fortement contribué à hisser au pouvoir l'Union nationale de Maurice Duplessis, en 1936. Dans les années 1940, elle a fait l'objet d'une surveillance particulière de la part de la GRC.

«Pendant près de 40 ans, ce seront [les] chefs franco-ontariens à Ottawa qui coordonneront la plupart des démarches collectives du Canada français», rappelle Robert Choquette, professeur à l'Université d'Ottawa.

Cela a fait dire à Fulgence Charpentier que «la Révolution tranquille a commencé en terre ontarienne bien avant 1960». Cette situation a donné lieu à de vives tensions: les «frères» de l'aile québécoise, devenue toute-puissante, acceptaient mal de subir la domination d'une Chancellerie nationale composée de Franco-Ontariens.

On accusa l'Ordre de vivre du souvenir des batailles du Règlement 17. Ses membres n'ont pu se mettre d'accord sur l'appui qu'il fallait ou non accorder à la cause de l'indépendance du Québec. Ce différend, né de deux visions inconciliables du Canada, a planté le dernier clou dans le cercueil de l'Ordre, qui se saborda en mars 1965.

Ses réalisations

Même ses critiques les plus sévères reconnaissent que l'Ordre a été, en sous-main, l'architecte de nombreuses réalisations déterminantes. Il a contribué à poser les premiers jalons du bilinguisme institutionnel au sein de la fonction publique fédérale et à fait prendre conscience de la lente anglicisation du Québec. Son rôle d'«éveilleur de conscience» est assurément la part de son héritage qui prête le moins à controverse.

L'Ordre a aussi défendu les intérêts des collectivités minoritaires de langue française au pays, en particulier ceux des Franco-Ontariens, ce rameau robuste de la francophonie canadienne. Il a lutté âprement contre le projet des catholiques irlandais de faire de l'Université d'Ottawa une institution unilingue anglaise. Il est à l'origine de la fondation des Clubs Richelieu, favorisé la multiplication des Caisses populaires Desjardins. Il a appuyé la mise sur pied de coopératives agricoles et d'électricité et réclamé que les chèques gouvernementaux, les timbres-poste et la monnaie soient bilingues. Il a lutté pour l'adoption d'un drapeau canadien distinctif et du fleurdelisé.

En 1965, la population francophone avait choisi de revendiquer ses droits avec plus d'assurance, plus de force et au grand jour. L'Ordre avait perdu sa raison d'être.

L'auteur, Jean Delisle, est professeur émérite à l'école de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa.

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