Lettre aux enfants de mes élèves

Bien sûr, au moment où j'écris ces lignes, tu n'es pas encore né. J'ai calculé... (Archives Le Quotidien)

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Bien sûr, au moment où j'écris ces lignes, tu n'es pas encore né. J'ai calculé que tu pourrais être au secondaire autour de l'an 2035 à 2040. Tu pourras enfin lire ces lignes que j'ai écrites en 2015.

On a fait la grève pour toi. C'est certain qu'on pensait aussi à nos conditions de travail, mais il n'y a pas de doute que si on s'opposait aux offres patronales, c'était en grande partie parce qu'on croyait qu'elles auraient un impact négatif sur le système de l'éducation du Québec pour plusieurs années à venir... Et que ces offres ne donneraient certainement pas envie aux cégépiens de devenir de futurs enseignants.

À cette époque, j'enseignais à tes parents. J'espère que je vais te faire rire quand je vais t'apprendre qu'ils avaient tous des iPhone 6 et des iPod dans leurs poches pendant que j'enseignais. Bon... à vrai dire le règlement de l'école interdisait les appareils électroniques en classe, mais vos parents les gardaient quand même systématiquement dans leurs poches et vos grands-parents étaient obligés de venir les chercher lorsqu'ils étaient confisqués!

À la lecture de cette lettre, tu trouves sûrement que la technologie a évolué pour le mieux... et j'espère aussi que tu trouves que le monde de l'éducation a évolué pour le mieux aussi. En 2015, quand on entendait les médias parler des offres patronales, c'était surtout pour parler du salaire des enseignants: le gouvernement offrait 1% d'augmentation salariale par année pendant trois ans précédés d'un gel salarial de deux ans. On entendait les médias parler du nombre d'élèves qui augmenterait dans les classes du primaire et du secondaire.

On entendait moins parler d'une série d'offres patronales qui méritaient notre attention telles que l'élimination des procédures d'identification des élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage; l'élimination d'enseignants-ressources, d'orthopédagogues, de ratios particuliers dans les écoles défavorisées et j'en passe.

Il y avait plein d'autres déceptions comme celles-là. Si je les énumérais toutes, ma lettre aurait une page de plus.

C'est certain que ce n'était pas toujours facile d'enseigner à tes parents. Parfois, ils feignaient d'écouter, ils ronchonnaient, ils chipotaient pour des détails et d'autres fois ils refusaient de chercher les définitions de «feindre», «ronchonner» et «chipoter» dans le dictionnaire. Mais malgré tout, certains d'entre eux sont devenus des médecins, des infirmières, des designers, des vendeuses d'assurance, des comptables, des artistes, des actuaires, des animateurs de radio, des humoristes, etc.

Et je suis fier de leur avoir enseigné (et j'espère que les autres ne seront pas froissés de ne pas se retrouver dans cette liste).

J'espère que tu vis une belle année scolaire 2040-2041. Si jamais ce n'est pas le cas parce que ta classe est surpeuplée, que je n'arrive pas à t'expliquer comment on détermine les zéros d'une fonction quadratique et que je suis surchargé, car je m'occupe des élèves qui ont besoin de mesures particulières, j'aimerais que tu saches que j'étais là en 2015... tu demanderas à tes parents!

P.-S.: Profites-en pour leur demander ce que ça veut dire «feindre», «ronchonner» et «chipoter».

L'auteur, Anthony Hart Dionne, enseigne les mathématiques au secondaire à Gatineau.

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