Le sens d'une capitale bilingue

En déménageant en Outaouais en 2001, j'ai vécu des moments de répit... (PHOTO PATRICK WOODBURY, ARCHIVES LEDROIT)

Agrandir

PHOTO PATRICK WOODBURY, ARCHIVES LEDROIT

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Sur le même thème

Benoît Cazabon

L'auteur est un linguiste franco-ontarien aujourd'hui établi à Gatineau

En déménageant en Outaouais en 2001, j'ai vécu des moments de répit linguistique réconfortants. Ne plus avoir à répondre à: Could you repeat in English, please? Ce qui ressemble plus à un ordre qu'à une demande. Du français partout, la détente! Puis, tant dans les institutions provinciales, municipales que chez les détaillants ou services privés, l'anglais s'installa. Le français n'est plus la langue officielle du Québec.

À trop insister sur ces questions d'accès et d'usage linguistique, vous risquez de passer pour un «intégriste».

Depuis un an, des gens bien intentionnés veulent reprendre le flambeau: Ottawa, ville bilingue. J'ai beaucoup d'estime pour eux.

Loin de moi de croire que leur geste est blâmable. Néanmoins, je sens en moi un malaise et un jugement aussi à l'idée de cette entreprise.

Je suis de ceux qui ont cru dans la dynamique à trois volets: des lois fortes donnent des institutions énergiques dans lesquelles des individus motivés s'engagent.

Et son corollaire: des individus conscients et motivés s'engagent dans des institutions autonomes et ainsi justifient le maintien de lois protectrices fortes. Seule façon d'assurer le maintien de minorités de langues officielles, pensais-je. Mais il faut davantage.

Où est le problème à demander qu'Ottawa devienne bilingue? D'aucuns voient ce geste comme la continuation (ou l'achèvement?) des gains en matière de reconnaissance de l'égalité des peuples fondateurs du Canada. La consécration des 42 années d'existence de la Loi fédérale sur les langues officielles. Je dis que le problème pour moi est là. En tant que professionnel, j'offre des services externes à divers ministères fédéraux. Je suis en communication constante avec nos fonctionnaires. Mais tous les jours, je m'oppose à une pratique qui fait du français une langue très seconde. Comme la plupart des courriels le mentionnent: «Le français suit.» Mais de loin.

Je partage un exemple. Il s'agit d'un extrait d'une missive où on explique les attentes du service externe: «Est-ce que les attentes sont que le modérateur change de langue régulièrement ou est-ce qu'on lui demandera de tout répéter dans les deux langues? Étant donné que les participants parleront dans les deux langues, nous nous attendons à ce que le modérateur change de langue. Le modérateur n'aura pas à tout répéter dans les deux langues.»

Que dire de la pratique sous-entendue ici? Le facilitateur demandera en début de session si quelqu'un ne comprend pas l'anglais. Devant le silence éloquent, il continuera en anglais sa présentation tant que quelqu'un n'interviendra pas en français. Il donnera une réponse rapide et indiquera à ce malotru où se renseigner hors séance. Vous parlez dans les deux langues; votre bilinguisme permet aux unilingues de le rester. Il ne s'agit pas de pratiques exceptionnelles. J'en ai trop vu: des francophones qui se parlent entre eux en anglais parce qu'ils sont en présence d'un seul unilingue.

Sous deux couverts

Donc, le symbole d'une capitale bilingue sur le modèle du bilinguisme canadien, j'y crois peu. C'est se présenter de trop près du problème. C'est répéter ce qui fait que nous en sommes là. Il faut revoir la base de notre illusion et de nos aspirations. Le Canadien Français se présente toujours sous deux couverts. Le conquis et le survivant. Le survivant en nous dit: une autre guerre, allons-y, on est capable. À l'arraché, une école, un hôpital, des traductions!

Et, il faut le dire: il y a eu des gains.

C'était l'esprit des gens de l'Assemblée législative en 1791. Majoritaires, ils tenaient tête au gouverneur. Mais nous sommes aussi des conquis, plusieurs fois: 1763, 1837-37 et l'Acte d'Union qui consacra à tout jamais notre statut de minoritaire. En 1867, George-Étienne Cartier croyait de bonne foi en un fédéralisme qui n'enlèverait rien aux bases d'une nation autonome pour les Canadiens Français. Il dut se satisfaire du titre de «sir» en compensation pour un barguignage qui creusa à tout jamais le fossé entre les deux nations fondatrices. C'est l'illusion que nous conservons. Nous serions égaux et fondateurs (les survivants d'une conquête). Et pourtant, en même temps, nous devons demander la clémence et la compassion des membres de l'autre groupe «égalitaire». Nous jouons sur deux fronts, double identité trouble. Eux aussi, des fois conquérants, ils disent «non» à nos demandes. Des fois négociateurs ou manipulateurs, ils promettent quelques services de plus.

Réclamer que la capitale du Canada devienne bilingue sans revoir les conditions liées à ce gain, c'est, au mieux, perpétuer une illusion de plus. Au pire, c'est s'aveugler devant le besoin d'un perpétuel recommencement de notre minorité. Qui devenons-nous dans ces réclamations? C'est ce qui me ronge, m'afflige, m'empêche d'atteindre à un sain détachement.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer