Entre Islam et islamisme

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Ali Hannat

L'auteur est un politologue d'Ottawa

La commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale a été un moment de communion de la société avec ses différentes composantes ethnique, religieuse et linguistique. Un recueillement digne et sobre en réponse à la bête immonde de la violence, qui après avoir semé la terreur dans des contées lointains, frappe en plein coeur du pays, au coeur même du symbole de la démocratie canadienne. Ce moment d'osmose confirme la grandeur d'un peuple.

Cet image d'union a également mis à nu les vautours de la haine qui veulent briser cette harmonie et ce vivre ensemble qui font la singularité canadienne, en mettant sur le dos d'une religion et d'une communauté l'abject double assassinat des soldats canadiens à Ottawa et Saint-Jean-sur-Richelieu.

Ébranlé par la soudaineté du drame et la brutalité du choc, dans les médias, on se souciait peu du choix des mots ou de leur pertinence. Les raccourcis les plus simplistes ont été empruntés et l'amalgame entre une religion et une idéologie (islamisme) a été vite fait sans retenue ni intelligence.

Confusion

Les interventions de pâles «experts» et de certains reporters de faits divers promus au rang d'analystes politiques n'ont cessé d'amplifier et d'entretenir la confusion en écorchant de noms hirsutes, en balançant des appréciations délirantes parfois insensées et en mêlant les concepts de race, de religion, et en s'égarant dans le labyrinthe de la sociologie islamique confondant entre ses branches (sunnisme, chiisme, kharijisme) et ses écoles juridiques. Certaines figures médiatiques infatuées ont cédé à des pulsions enfouies plutôt qu'à l'analyse froide digne de commentateurs aguerris, confondant ainsi par des pirouettes incultes le terrorisme et l'islam, l'islamisme et la religion. D'autres plus prétentieux sont allés jusqu'à dépoussiérer la formule de Samuel Huntington, «le choc des civilisations».

Heureusement que certains intellectuels ont essayé de nuancer les propos en apportant une contribution intelligente. En fait ce qui a frappé le Canada (comme d'autres pays musulmans et occidentaux) n'est ni l'islam, ni la civilisation musulmane et encore moins la communauté musulmane canadiennes mais l'odieux a été commis par des individus de confession musulmane. Ce n'est pas l'islam qui est en cause mais l'usage politique que les terroristes en font. Les nuances sont énormes comme est d'ailleurs forte la croissance des préjugés et des intolérances.

Aveuglement

L'aveuglement islamophobe a poussé un ancien ministre séparatiste, converti en journaliste de dimanche, jusqu'à mettre en doute la sincérité des condamnations publiques exprimées sans équivoque par les organisations et les membres de la communauté musulmane envers le drame qui a ébranlé le Canada. Il ne s'est pas gêné de prendre un raccourci aussi irresponsable que dangereux comme si tous les musulmans canadiens sont du moins complices des meurtriers et au pire des terroristes potentiels mobilisables à tout moment. Dans le même sillage islamophobe, une autre ancienne ministre vedette s'est scandalisée que les petits enfants québécois soient laissés entre les mains d'éducatrices voilées avec le risque de leur inculquer le «virus» du terrorisme.

Cet amalgame est soit le fruit d'une ignorance crasse soit l'expression d'une malveillance volontairement et régulièrement entretenue en montant en épingle certains faits divers souvent anodins touchant les minorités religieuses alimentant par conséquent la xénophobie ambiante dans certains cercles.

Impact destructeur

Dans les deux cas, son impact est triplement destructeur.

D'abord, cet amalgame décourage les esprits les plus laïcs des musulmans et déstabilise ceux qui oeuvrent pour une intégration à la société d'accueil. D'autre part, il alimente la méfiance et cultive l'animosité entre les membres de la même société, liés par un destin commun. Enfin, il sème le désarroi dans le coeur des familles et tous ceux qui ont adopté le Canada comme leur nouveau pays et qui, à la moindre occasion, se voient renvoyer à leur appartenance ethnique et religieuse. Pourtant, à l'instar de leurs compatriotes, les canadiens d'obédience musulmane ont vécu dans leur chair et âme le double drame d'Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu et cela à plusieurs niveaux. En tant qu'êtres humains, horrifiés par ces deux pertes de vie gratuites. En tant que citoyens, scandalisés par l'attaque des symboles de leur patrie. En tant que «hôtes» de ce pays, atterrés de voir la violence les rattraper dans leur exil. En tant que fidèles, meurtris et furieux de constater que leur religion souillée par des criminels est devenue un fonds de commerce pour des aventuriers sanguinaires de tous horizons, des fanatiques de Daech aux loups solitaires embrigadés.

Islam et islamisme

N'en déplaise à tous les marchands de haine, l'islam en tant que religion et foi n'est pas et ne peut être synonyme de l'islamisme. De plus, le djihadisme est l'antithèse même de l'islam dans son esprit et sa lettre.  

Le musulman vit une religion, l'islamiste milite pour une idéologie et le djihadiste combat par la violence pour cette idéologie. Occulter ces différences, c'est faire preuve de pur aveuglement voire de malhonnêteté intellectuelle.

Perdu de vue par les extrêmes de tous bords, l'Islam incarne la voie du juste milieu, une voie médiane de modération et ouverte sur l'universel. Enfin, quel esprit sain peut-il charger à toute la communauté musulmane la responsabilité des actes barbares commis par les groupes terroristes du seul fait d'appartenance religieuse commune. D'ailleurs, cette appartenance n'immunise aucunement les musulmans de l'inhumanité de ces terroristes fanatiques dont ils restent, au contraire, de très loin leurs premières cibles et victimes.

L'usurpation du djihad

N'en déplaise à tous les extrémistes et imposteurs d'ici et d'ailleurs, l'islam ne peut être un faire-valoir à leurs crimes. Ce qu'ils appellent le djihad n'est qu'usurpation et fourberie. Il n'est en fait que l'expression sanguinaire des dérives d'exaltés intégristes qui utilisent le référant religieux comme leitmotiv pour donner un halo à leurs actes qui sont à l'antipode des préceptes de l'Islam. Ce concept de djihad  a été clochardisé, décontextualisé et détourné de son essence et de sa finalité. Il est dans sa dimension militaire un acte de légitime défense avec le comble un statut de «mineur» comparativement au «grand djihad», méconnu et moins publicisé, qui est la lutte intérieure contre les mauvaises passions, l'effort par excellence aussi bien intellectuel que spirituel et "la lutte contre le moi intérieur" et tous les vices qui détournent l'être humain de la voie pour aboutir à la plénitude de sa foi.  

Si le terroriste légitimait son action par la religion, ses victimes et nous tous, ennemis de toute forme de violence comme discours, nous commettrions à notre tour un grand abus en assimilant cet acte à l'islam, approuvant et appuyant ainsi la logique de légitimation des islamistes extrémistes.  Comme on a eu la lucidité de ne pas avoir assimilé, même pas, la famille de Timothy McVeigh au geste de son fils (attentat d'Oklahoma City), de ne pas avoir également jeté le discrédit sur toute la religion catholique à cause des actes violents de l'Armée républicaine, l'IRA, et d'avoir enfin évité de stigmatiser toute la communauté protestante irlandaise à cause des actes d'intolérance commis par certains de ses fanatiques. Usons de la même logique et de la même clairvoyance pour s'abstenir à charger et faire payer le geste d'un groupe d'intégristes à ... un milliard de personnes. Nous éviterons ainsi d'insulter notre intelligence et une religion.

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