Un dépanneur pas comme les autres

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Si 12 ans plus tard, le Dépanneur est encore présent dans la collectivité, c'est parce qu'un grand nombre de bénévoles s'emploient au quotidien à en assurer le fonctionnement et la pérennité.

PATRICK WOODBURY, LeDroit

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Anne Rousseau

L'auteure est bénévole au Dépanneur Sylvestre

Le Droit

Le Dépanneur Sylvestre n'est pas un dépanneur ordinaire. Il s'agit d'une grande initiative citoyenne d'entraide et de solidarité bénévole, issue d'une action spontanée de la part de citoyens désireux d'offrir des solutions originales aux problèmes d'exclusion sociale, de chômage, de pauvreté, de santé, d'isolement, non seulement dans le quartier, mais aussi dans la ville de Gatineau et les villes adjacentes.

Ce qui en fait son originalité jusqu'au niveau international, c'est son mode de fonctionnement qui repose sur les dons, le bénévolat et les partenariats.

Le Dépanneur Sylvestre est un organisme sans but lucratif aux multiples visages : il offre une panoplie d'activités et de services, allant de repas végétariens, d'activités socioculturelles et d'éducation populaire, de spectacles et de divertissements. Il compte également un marché d'alimentation bio ouvert les samedis et une friperie.

En bref, le Dépanneur Sylvestre est un lieu où le verbe « dépanner » prend tout son sens, un laboratoire vivant où expérimenter de nouvelles formes de relations au travail, à l'argent et à la collectivité, et un espace pour retrouver le sens profond de la solidarité humaine et du don de soi pratiqués localement et par-delà les frontières du pays.  

Historique

Tout a commencé il y a plus de 13 ans. Un réseau informel d'amis et de connaissances, de position sociale et de générations différentes, se réunissait chaque semaine pour socialiser dans le cadre de « soupers-chansons ». Avec le temps, le groupe s'est demandé de quelle façon il pouvait venir en aide aux personnes en difficulté dans la communauté, de quelle façon il pouvait offrir soutien moral, accompagnement psychosocial, écoute empathique, don de soi. Il n'était pas question de mettre sur pied une structure formelle ayant pour mandat d'aider les personnes vulnérables ou en difficulté. Il convenait plutôt de dénicher un local, un petit commerce de quartier accessible en tout temps à toutes les couches sociales. Ce lieu pourrait être un espace social qui favoriserait les échanges, l'écoute de l'autre et le don; un lieu qui allierait l'utilitaire et le non utilitaire. Un foisonnement d'activités pourrait s'y dérouler de manière à permettre la mobilisation communautaire en vue du développement social du quartier.

Le hasard faisant bien les choses, un dépanneur appelé Sylvestre, situé sur la rue Fortier dans le quartier Wrightville, a été mis en vente à l'automne 2001. C'était alors un petit dépanneur de quartier comme en trouve à tous les coins de rue (par la suite, le dépanneur s'est annexé le local adjacent de manière à y installer une vaste cuisine et une aire d'accueil).

Animés d'une détermination farouche et d'une conviction profonde, les membres du réseau ont mis en commun toutes leurs économies pour faire l'acquisition du commerce. Certes, d'innombrables obstacles administratifs et bureaucratiques ont surgi en cours de route, mais ils ont pu compter sur l'expertise comptable d'un des leurs. Ils ont investi temps, énergie, don de soi et capital financier (environ 21 000 $).

Ouverture

Février 2002: Le Dépanneur Sylvestre ouvre ses portes. Il a pour principe d'allier aux activités commerciales la sociabilité et l'écoute de l'autre. C'est dans cet esprit que les responsables du projet ont offert, durant l'été 2002, des repas végétariens en échange de contributions volontaires pour en favoriser l'accès à tous.

Plus tard, pour favoriser l'inclusion sociale de toxicomanes, ils ont instauré une pratique sociale d'alimentation vivante servant de cure de désintoxication. Depuis, le nombre de repas offerts par le Dépanneur n'a cessé d'augmenter. Les trois ou quatre soupers qui y sont actuellement organisés chaque semaine réunissent à la même table des travailleurs, des chômeurs, des familles, de nouveaux immigrants, des jeunes et des moins jeunes, bref des gens de tout âge et de tout horizon. Le Dépanneur contribue ainsi à la revitalisation culturelle, économique et sociale du quartier et des environs.

Le Dépanneur Sylvestre est maintenant formé de deux entités logées à la même enseigne: une coopérative de solidarité qui a statut d'entreprise d'économie sociale et un organisme sans but lucratif appelé Dépannage, Entraide, Partage (DEP). On distingue ainsi les activités à caractère économique qui relèvent de la Coopérative et les activités communautaires qui relèvent du DEP.

Normalement, un dépanneur vend de nombreux produits de consommation courante, mais pas le Dépanneur Sylvestre. Les produits qu'on y trouve sont pour la plupart des produits de l'agriculture biologique, des aliments considérés comme bons pour la santé, des produits équitables et de développement durable, à prix modique. La coopérative de solidarité regroupe des membres qui sont des utilisateurs des biens et des services qu'elle offre et des membres qui sont des travailleurs oeuvrant dans la coopérative.

Intégration, entraide

Quant au DEP, représentant le volet communautaire du Dépanneur Sylvestre, il est voué à l'intégration sociale, économique et culturelle, et à l'entraide collective. Le Dépanneur Sylvestre est donc un organisme multidimensionnel. On y organise des spectacles, des conférences, des séances d'information. D'autres services ou activités s'y improvisent au gré des usagers, par exemple des cours d'espagnol, des séances de yoga ou de méditation, des ateliers de dessin, des soirées et des soupers thématiques, des concerts.

Outre le montant initial investi par les promoteurs du projet pour l'achat du commerce de quartier, des organismes régionaux ont fourni un appui financier par la suite. Le Dépanneur a ainsi bénéficié tour à tour de l'appui de la Coopérative de développement économique communautaire de Gatineau, de la Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides, du Centre local de développement de Gatineau, du Réseau d'investissement social du Québec et de la Caisse populaire Desjardins. Un montant de 5 000 $ provenant du Fonds Audace du Programme de subvention pour les jeunes entrepreneurs coopératifs en région a été accordé pour la réalisation d'une étude de marché et pour l'établissement d'un plan d'affaires.

Appui de la Caisse

En janvier 2003, le Dépanneur Sylvestre bénéficie d'une subvention de 50 000 $ d'organismes régionaux de développement, de prêts de 65 000 $ et d'une subvention de 30 000 $ de la Caisse populaire Desjardins de Hull. Il faut signaler que le Dépanneur ne reçoit pas de subventions de fonctionnement; ses ressources financières et matérielles proviennent principalement des contributions des membres de la collectivité. Toutes les activités, incluant repas communautaires, spectacles et services divers, reposent sur le principe des contributions volontaires des usagers. Le bénévolat et le principe du don constituent ses principales ressources de fonctionnement.

Aujourd'hui, le Dépanneur compte des travailleurs bénévoles à temps plein et à temps partiel dont le nombre varie selon les besoins et qui agissent sous la direction d'une personne responsable et comptable envers le conseil d'administration. Certains d'entre eux peuvent provenir de programmes spéciaux de réinsertion sociale et participent au fonctionnement quotidien de l'organisme: gestion de la caisse, cuisine pour la préparation des repas, assistance informatique, organisation d'activités culturelles, sociales et éducatives, tenue de la friperie, travaux de menuiserie.

Il est doté d'un conseil d'administration formé de cinq membres élus à l'occasion de l'assemblée générale annuelle.

Réinsertion

Il accueille aussi des personnes qui éprouvent des difficultés socioéconomiques et qui participent à des programmes d'insertion socioprofessionnelle. L'entité DEP accueille des citoyens qui exécutent des travaux compensatoires par suite d'un délit.

Le Dépanneur est également un milieu de stages pour des étudiants en travail social, en économie sociale, en gestion de projets, en administration et comptabilité, en cuisine, en communication et production multimédia. Tous les jours de la semaine, le Dépanneur accueille des personnes vivant avec une déficience physique ou intellectuelle dans le cadre de l'activité d'inclusion et de pré-employabilité intitulée « J'ouvre mes ailes », organisée par les services sociaux locaux. L'équipe du projet prépare les repas du midi servis en semaine.

La clientèle du Dépanneur est donc très large et diversifiée. Tout le monde, sans distinction de race, de sexe, d'orientation sexuelle, d'origine, de profession, de position sociale, de religion ou d'âge, est bienvenu au Dépanneur Sylvestre.

Vaste réseau

Le Dépanneur s'insère dans un vaste réseau régional et national (secteurs communautaire, public, privé et ecclésiastique). Sur le plan international, il collabore avec divers organismes, dont Développement et Paix, Nouveau groupe d'Amnistie internationale à Gatineau, Arche Canada, pour ne nommer que ceux-là.

Plusieurs prix et distinctions ont été décernés au Dépanneur : prix Manger mieux 2003 de la Table de concertation sur la faim et le développement social de l'Outaouais; prix Bâtisseurs de paix en 2006; prix Pompon d'or de la Nuit des sans-abri 2006; prix Lyse-Daniels 2005; Prix national en entrepreneurship coopératif au concours québécois en entrepreneurship 2004; Prix en économie sociale pour le même concours au niveau régional; hommage public à l'occasion du Gala Hommage 2004 de la ville de Gatineau.   

Après plus de 12 années d'existence, le Dépanneur Sylvestre avait organisé plus de 1700 soupers et brunchs à contribution libre, près de 350 soirées-spectacles, des centaines de conférences, rencontres thématiques, présentations de films, ateliers divers, célébrations ou autres événements à portée sociale et culturelle, tous à contribution volontaire, ainsi que plusieurs activités orientées vers l'alimentation saine, diverses formes d'assistance et de petits dépannages, tout cela sans subvention de fonctionnement.

Solidarité

Il faut également mentionner une série d'initiatives de solidarité avec les plus démunis de la planète, pas loin de 35 000 biscuits confectionnés pour aider les enfants victimes d'esclavage et de conflits armées, de nombreuses activités de sensibilisation, quelque 45 000 heures de participation bénévole de la part de l'équipe de base et plus de 400 personnes qui ont mis à contribution leurs mains, leurs encouragements et leur savoir-faire au cours des dernières années.

Les stages d'inclusion encadrés, organisés en partenariat avec un éventail d'organismes de la région, ont démontré à quel point la formule d'intégration professionnelle et sociale dans un milieu protégé, tout en étant ouvert, dynamique et branché sur la communauté, donne de bons résultats.

L'heure du repas

Regardons de plus près à quoi peut ressembler un repas au Dépanneur Sylvestre.

Il est 17 h 45. Dans la grande cuisine du Dépanneur, travailleurs et bénévoles mettent la dernière main au repas qu'ils ont préparé pour une trentaine de personnes. Il en viendra peut-être plus, peut-être moins. Impossible de le savoir à l'avance. Alors on en prépare plus, sachant que les restes ne seront pas perdus. Les gens arrivent un à un, se saluent, échangent entre eux et se mettent en file, attendant qu'on dépose les plats sur le comptoir. Des enfants rient et se poussaillent dans un coin. Sur le canapé, un étudiant baragouine quelques mots d'espagnol avec un nouveau venu du Chili. Assis au piano, Marc exécute un air entraînant. L'atmosphère est à la réjouissance.

Les plats attendus commencent à arriver : potage à la vesse-de-loup géante, cueillie par Mario, salade composée, salade aux trois haricots, pâté chinois aux lentilles, croustade aux pommes.

Les gens se servent eux-mêmes et prennent place à l'une des tables de la grande salle. Les discussions s'animent. Lise fait circuler un panier pour les contributions volontaires pendant que Marie se dirige vers l'avant pour expliquer le programme des prochains jours. Après le repas, un conférencier viendra donner un atelier sur la communication non violente. Libre aux convives d'y assister ou de s'en retourner chez eux, la panse bien remplie et le coeur un peu plus serein parce qu'ils auront trouvé une oreille attentive ou auront resserré les liens qui les unissent à leur communauté.

Pour l'avenir

En avril 2014, une soirée de réflexion en groupe sur l'avenir du Dépanneur Sylvestre a été organisée sous l'égide d'un stagiaire et de trois bénévoles. L'objectif était double : rassembler la communauté du Dépanneur et dégager des idées pour définir des pistes d'orientation et d'action qui permettraient d'élaborer un projet mobilisateur pour le Dépanneur.

La soirée s'est déroulée sous forme de tables rondes autour desquelles les participants étaient amenés à s'exprimer sur deux sujets : leur vision du Dépanneur et leurs attentes à l'égard de celui-ci. À la table Vision, on a demandé aux participants quelles étaient les raisons d'être/missions du Dépanneur Sylvestre et quels genres d'activités devraient soutenir ces missions. À la table Attentes, les participants devaient préciser ce qu'ils venaient chercher au Dépanneur et de quelle manière ce dernier pouvait mieux répondre à leurs attentes.

Plus accueillant

À la table Vision, il a été question d'accueil inclusif et de célébration de la différence. On a proposé de réaménager le Dépanneur de manière à le rendre plus accueillant et de diversifier l'offre de produits.

Pour renforcer la mission d'accueil de l'organisme, des participants ont souligné l'importance des repas communautaires et ont suggéré d'organiser des soupers d'initiation au végétarisme et d'établir des partenariats avec d'autres organismes. Les notions de « coffre à outils » et de « milieu de ressources » sont ressorties pour parler du Dépanneur en tant qu'endroit pour acquérir de l'autonomie.

Parmi les nouveaux services proposés à l'appui de la mission d'accueil, mentionnons des ateliers sur la simplicité volontaire, une aide aux devoirs pour les jeunes, une formation en leadership communautaire et des ateliers sur la gestion d'un budget. Différentes idées ont été proposées pour favoriser une meilleure adéquation des besoins des uns et de l'offre de services ou d'activités des autres, tels un service d'entraide et un annuaire des services offerts. Pour amener du sang neuf au Dépanneur, des participants ont proposé de créer un partenariat avec des écoles pour l'installation de bacs à jardin devant le Dépanneur afin d'y pratiquer une agriculture urbaine et de solliciter cégépiens et élèves du niveau secondaire pour du bénévolat.

Des activités

À la table Attentes, les participants se sont principalement exprimés sur le genre d'activités, de missions et d'organisation qui permettraient de maintenir le caractère distinct du Dépanneur et de répondre au mieux à leurs besoins ainsi qu'à ceux de la communauté. Les participants viennent chercher au Dépanneur un lieu d'accueil où ils peuvent établir des contacts, partager des choses, trouver de la compagnie, briser l'isolement. Un lieu où l'on accueille toute personne sans jugement et où l'on peut à la fois trouver de l'aide et rendre service à la communauté.

Les participants ont souligné leur caractère distinct et novateur du Dépanneur par rapport aux autres organismes communautaires. Il a été question de l'autofinancement du Dépanneur, et l'on a proposé d'organiser davantage d'activités de financement et de réfléchir à de nouveaux moyens d'autofinancement.

Les participants ont également signalé l'importance du divertissement au Dépanneur. On aime que la participation aux activités repose sur des contributions volontaires; cela en assure l'accessibilité à tous. Enfin, on croit qu'il importe d'organiser plus d'activités rassembleuses telles que des soirées de concertation et d'écoute, et d'établir une certaine cohérence entre les différentes missions du Dépanneur.

Des recommandations

Les échanges fructueux entre les participants aux deux tables de concertation ont débouché sur une série de recommandations, à savoir : créer un vaste chantier d'aménagement qui aurait pour tâche de procéder au réaménagement de l'espace intérieur du Dépanneur pour le rendre plus accueillant et accessible; créer un comité de coordination chargé de faire avancer les différents projets en cours ou à venir; créer un vaste chantier d'autofinancement qui aurait pour rôle d'imaginer et de mettre en place des moyens d'autofinancement pour le Dépanneur; poursuivre la réflexion sur l'identité du Dépanneur, sa cohérence et sa mission.

Si 12 ans plus tard, le Dépanneur est encore présent dans la collectivité, c'est parce qu'un grand nombre de bénévoles s'emploient au quotidien à en assurer le fonctionnement et la pérennité.

Mais son avenir est loin d'être assuré.

Des questions se posent sans cesse : Le Dépanneur Sylvestre peut-il continuer d'exister sans aucune subvention de fonctionnement? Le bénévolat et le don de soi suffisent-ils à garantir la pérennité de l'organisme? Comment éviter l'épuisement des troupes et amener du sang neuf?

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