Le dilemme des Québécois

La géopolitique impose aux Québécois un constat incontournable.... (Archives, La Presse)

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La géopolitique impose aux Québécois un constat incontournable. Ils sont des citoyens nord-américains, membres de la fédération canadienne, soucieux de leur bien-être et de la pérennité de la langue française en Amérique et dans le monde... Ils évoluent dans un entourage immédiat où la langue anglaise est largement majoritaire.

Archives, La Presse

Georges Paquet
Le Droit

En ce XXIe siècle, dans un contexte de mondialisation économique et culturelle, les Québécois sont invités par plusieurs formations politiques à prendre position sur leur avenir personnel et politique, et à résoudre le dilemme qui se présente à eux: encourager le plus grand nombre possible d'individus, d'institutions à utiliser le français comme langue de travail ou dynamiser et perpétuer l'usage prioritaire du français chez ceux qui le pratiquent déjà.

Dans l'espoir de perpétuer l'usage du français en Amérique et la vivacité de la culture qui l'accompagne, les Québécois ont-ils intérêt à poursuivre un rêve d'indépendance politique qui semble s'éloigner, ou ne feraient-ils pas mieux de mobiliser toutes les énergies pour susciter de vrais efforts vers un bilinguisme authentique et efficace au niveau canadien, et pourquoi pas avec débordement éventuel aux États-Unis et ailleurs?

Devise commune

De toute façon, le projet d'indépendance propose de conserver au Québec le dollar canadien comme devise commune. Or, ceci ne procurerait pas au Québec un niveau de souveraineté totale, même que celui-ci ne serait pas plus grand que celui dont il jouit aujourd'hui et dont jouissent les pays membres de l'Union européenne qui ont transféré aux institutions communes une large part de leur souveraineté. Que faut-il faire?

La géopolitique impose aux Québécois un constat incontournable: Ils sont des citoyens nord-américains, membres de la fédération canadienne, soucieux de leur bien-être et de la pérennité de la langue française en Amérique et dans le monde. Ils évoluent dans un entourage immédiat où la langue anglaise est largement majoritaire, dans un pays qui pourrait être bilingue et dans un monde où le besoin de connaître le mandarin, l'espagnol autant que l'anglais deviendra nécessaire, sinon indispensable. Par contre l'évolution démographique diminue inexorablement leur poids relatif et donc leur influence dans les domaines politiques, économiques et sociaux.

Que faut-il faire pour que le français demeure vivant, riche et dynamique dans ce contexte?

Se battre, tenter d'influencer le cours de choses, se mesurer aux meilleurs ou se retrancher politiquement afin de contrer ces phénomènes et, par des moyens appropriés, tenter de la protéger, si possible, de sa marginalisation faute d'être utilisée par un nombre suffisant de citoyens, confirmant par le fait même l'unilinguisme du reste du continent?

Se mesurer aux meilleurs

Depuis plus de 50 ans les réalisations économiques, financières et sociales des Québécois ont fait leur fierté et ont largement démontré qu'ils pouvaient se mesurer aux meilleurs, dans tous les domaines. Mais le constat que leur influence collective sur l'évolution des choses ne serait pas suffisante pour empêcher que leur langue maternelle soit de moins en moins utilisée, dans un contexte où l'anglais omniprésent impose à plusieurs l'envie sinon la nécessité d'apprendre et d'utiliser cette langue. Le bilinguisme généralisé, soutiennent certains, menacerait la survie de la langue maternelle des francophones, puisque cette dernière serait de moins en moins utilisée, l'anglais permettant de fonctionner sans autres contraintes.

C'est pourquoi certains personnages politiques ont proposé et réussi à ce que le Canada devienne un pays bilingue où on tente de maintenir et d'élargir l'utilisation du français dans la sphère publique pour tous ceux qui le souhaitent et à fournir aux citoyens des services dans les deux langues officielles. D'autres proposent que le Québec, foyer des francophones en Amérique, devienne indépendant et unilingue français afin de contrer la diminution du poids démographique des francophones grâce à des politiques économiques, sociales et culturelles qui relanceraient la dynamique des années 1960 et qui compenseraient par la pratique exclusive du français sur le territoire québécois, sa perte d'influence à l'extérieur.

Or il s'est avéré que les Québécois, consultés à au moins deux reprises, n'ont pas choisi cette voie. Normalement, on se serait attendu à ce que les efforts portent dorénavant sur la dynamisation urgente de l'apprentissage et de l'usage du français dans toutes les institutions fédérales et provinciales afin d'éliminer le risque de sa disparition au niveau canadien. Mais certains, constatant les réticences quand ce n'est pas de l'hostilité, ont pensé qu'il valait mieux poursuivre une politique de repli, poser à nouveau aux Québécois une question portant sur leur indépendance politique, en tentant d'arriver un jour à un statut politique qui protégerait mieux le français, au moins au Québec.

Projet mal compris

Mais le projet de la séparation politique n'a pas été très bien compris. Les promoteurs de ce projet ont occulté, volontairement ou non, des composantes essentielles de leur projet. Ils n'ont pas suffisamment expliqué aux Québécois les conséquences d'une décision qui devenait incontournable s'ils votaient en majorité pour l'indépendance du Québec. Quelle monnaie utiliser? Personne ne propose sérieusement que le Québec crée éventuellement sa propre monnaie. Or, demandant à Ottawa la permission d'utiliser le dollar canadien, le Québec se retrouverait dans une situation pas très éloignée de celle qu'il vit maintenant, en tout cas semblable à celle des pays de l'Union européenne qui ont décidé dans leur propre intérêt de partager la même monnaie et de céder aux institutions communes une très large part de leur souveraineté.

Comparaison injuste

C'est pourquoi il n'est pas juste de comparer le projet d'indépendance du Québec avec ceux de la Catalogne, de l'Écosse, de la Flandre ou de la Slovaquie et de la République Tchèque. Tous ils conserveront l'euro comme leur monnaie et accepteront de se conformer à toutes les lois, règlements et directives de l'Union européenne. Ils continueront à évoluer ensemble, mais avec des particularités culturelles indéniables, à l'intérieur de la fédération européenne, comme le Québec le fait à l'intérieur de la fédération canadienne. L'Écosse éventuellement séparée de la Grande-Bretagne, mais utilisant la même monnaie et demeurant au sein de l'Union européenne, ce serait comme les Îles de la Madeleine se séparant du Québec mais demeurant à l'intérieur du Canada. Certains pourraient s'y opposer, mais ce ne serait pas la révolution du siècle.

La Fédération européenne

Il vaut la peine de s'arrêter un peu à examiner la composition de la fédération européenne.

L'Union européenne est une fédération sur la voie d'une coordination plus serrée que ce qui existe au Canada. Elle possède tous les attributs d'un État souverain. Elle a un siège à l'ONU, et les 350 millions de citoyens ont la nationalité européenne et disposent d'un passeport européen et d'un permis de conduire européen. Elle a une personnalité juridique, elle négocie au nom de ses 27 pays membres et signe des traités qui les engagent tous. Elle a un président; un parlement, composé de 751 députés élus tous les 5 ans au suffrage universel; un Chef de gouvernement (le Président de la commission) assisté d'un cabinet de 27 membres (la Commission européenne); un Conseil des ministres; une Cour de justice de dernier recours; une Banque centrale; un ministère des Affaires étrangères (le Service européen pour l'action extérieure) appuyé par 5000 fonctionnaires et 190 ambassades (des Délégations) qui absorberont éventuellement les ambassades des pays membres.

Donc, le dilemme qui se pose aux souverainistes québécois, et qui trop souvent mine des énergies essentielles, ne se résoudra pas tout seul: Vaut-il mieux encourager et même forcer le gouvernement fédéral à dynamiser l'usage du français dans toutes ses institutions, ses agences et ministères, et stimuler l'usage du français chez les 33 millions de citoyens canadiens, ou inviter à nouveau les Québécois à voter pour un projet de souveraineté politique modulée dans son élan par une association monétaire et économique avec le Canada, afin de préserver la langue française au Québec, quitte à voir les 25 millions de Canadiens hors-Québec ne pratiquer que l'anglais, les institutions fédérales refléter ce constat, et la Francophonie internationale perdre un de ses pays membres fondateurs.

Un pari trop risqué

À mon avis, le risque qu'une troisième défaite référendaire n'amène les Canadiens hors-Québec à développer une indifférence encore plus grande envers les questions que posent les Québécois, et ne crée chez les Québécois un sentiment de défaitisme nuisible à la survie même du français au Québec, milite pour cette autre voie politique qui ferait porter la pression de tous les francophones du monde, de l'Organisation internationale de la Francophonie de même que de la France et d'autres amis du Canada et du Québec sur le gouvernement fédéral pour qu'il fasse, en harmonie avec nos amis, une promotion toujours plus dynamique du français au niveau canadien et au niveau international. Le français risque, autrement, de se retrouver isolé en Amérique et en perte de vitesse au niveau international.

Georges Paques 

L'auteur est un ancien diplomate canadien. II a été en poste au Nigeria, en France, à Bruxelles, en Haïti, en Côte d'Ivoire et à Rome.

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