La bataille de l'université, l'anti-modèle ontarien

Sur un plan philosophique, pratique et essentiel, les... (Simon Séguin-Bertrand, Archives, LeDroit)

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Sur un plan philosophique, pratique et essentiel, les auteurs de la lettre défendent l'idée que la connaissance appartient à tout le monde. Ils sont donc en faveur de la gratuité scolaire.

Simon Séguin-Bertrand, Archives, LeDroit

Le Droit

Nous sommes très préoccupés par les enjeux soulevés par la grève étudiante qui secoue le réseau collégial et universitaire ce printemps. En Ontario, les droits de scolarité sont beaucoup plus élevés qu'au Québec, sans oublier que le premier cycle y compte une année supplémentaire puisqu'on y passe directement du secondaire à l'université. Or, cette masse accrue de revenus n'empêche en rien la privatisation croissante du financement de notre université dont le paysage est de plus en plus industriel.

(Selon Statistique Canada, en 2011-2012, la moyenne pour les étudiants à temps complet du premier cycle de l'Ontario est de 6640$ par année, comparativement à 2519$ au Québec.)

Depuis 1973, les universités des pays de l'OCDE sont de plus en plus encouragées par les gouvernements à aller chercher des fonds privés, afin de répondre aux besoins de leur «environnement» et à adopter les méthodes et la culture d'entreprise. Leur mise en compétition pour les ressources d'enseignement et de recherche les pousse à se transformer en énormes structures bureaucratiques impersonnelles qui peinent à être des milieux de vie sains. Quarante ans plus tard, cette tendance continue de se renforcer, et les universités ontariennes sont loin d'y échapper.

Justifier son droit d'exister

Tout universitaire doit se vendre sur le «marché de la recherche « et constamment justifier son droit d'exister. Cette culture d'entreprise s'applique également au financement de la recherche pour les étudiants aux cycles supérieurs. Ces courses à la subvention demandent aux candidats de se présenter comme des chercheurs standardisés produisant des savoirs standardisés. Cette homogénéisation exige la description et l'opérationnalisation de la recherche selon les termes, les critères et les catégorisations établis par les organismes subventionnaires, intimant le marketing de «compétences intégrales, flexibles et variées» des candidats, telles que leur «leadership|».

Marchandisation

La logique privative qui prévaut dans notre milieu de travail se matérialise aussi dans des espaces physiques dont nous sommes dépossédés. Notre expérience quotidienne se déploie dans un environnement peuplé de noms propres et de marques. Que ce soient de riches mécènes qui apposent leurs noms sur des pavillons (Desmarais, président de Power Corporation) ou sur des départements (École de gestion Telfer, président du conseil de Goldcorp Inc.), des compagnies qui financent des chaires de recherche (trois exemples parmi des centaines: Merck-Frosst et Pfizer en pharmaceutique et encore Goldcorp en géologie économique).

Au Québec, comble de la marchandisation, des salles de cours comptent aussi parmi les choses qui s'achètent (parmi des dizaines: salle Quebecor, salle PricewaterhouseCoopers, salle St-Hubert BBQ).

Cette logique marchande est également un obstacle à l'enseignement: les salles de séminaire avec mobiliers amovibles se raréfient et l'exploration horizontale de la connaissance paraît donc de plus en plus étrangère au design des classes et à la culture des profs et des étudiants.

La gratuité scolaire

Sur un plan philosophique, pratique et essentiel, nous défendons l'idée que la connaissance appartient à tout le monde. Nous sommes donc en faveur du principe de la gratuité scolaire. Pourquoi? Nous avons besoin de la connaissance pour vivre, et tout ce qui est nécessaire à la vie appartient nécessairement à tous. La connaissance accumulée qui rend possible la découverte scientifique est collective et publique il s'agit d'un patrimoine commun dont personne ne peut réclamer la propriété exclusive.

Les implications de cette conception de la connaissance sont doubles. Premièrement, on ne devrait jamais vendre la connaissance aux humains, puisque l'accès à la connaissance est un droit et un devoir de l'humanité. Deuxièmement, la recherche ne peut pas être conduite selon une logique privative, c'est-à-dire qu'une corporation ne peut pas financer une recherche dont les résultats seraient sa propriété exclusive et à partir de laquelle elle pourrait générer des profits privés. Cela équivaut(drai)t à du vol.

Par l'impôt

La conséquence pratique est la suivante: tout argent injecté dans l'enseignement et la recherche universitaires est bienvenu. Or, cet argent ne doit jamais servir à générer une privatisation de la connaissance, ni en amont (vente de l'enseignement sous la forme de droits de scolarité ou par le biais d'un paysage commercial au sein de l'université), ni en aval (recherche ou profits privés sur la propriété intellectuelle de la découverte).

L'argent qui sert à appuyer la mission universitaire doit être donné de manière anonyme et sans condition aux institutions universitaires qui sauront le redistribuer selon une logique collective et publique, et non en fonction de préférences et d'intérêts privés.

À cet égard, la meilleure manière de financer la recherche par le biais d'argent privé, et la plus à même d'atteindre l'objectif du partage égalitaire des ressources et d'empêcher la compétition entre les universités, demeure l'impôt sur le revenu des entreprises.

Ce printemps, les étudiants dans la rue doivent être entendus. La privatisation de l'accès à la connaissance et la marchandisation de celle-ci découlent des pressions du capitalisme et de la complicité malheureuse des gouvernements et des cadres universitaires qui gèrent leurs institutions dans ces paramètres. Parmi tous les fronts et toute la diversité des luttes, la bataille de l'université implique pour nous de se débarrasser du double corset du passé autoritaire et des demandes du Capital. Soyons radicaux, parlons et faisons le présent, l'avenir.

Charest et Beauchamp

Note à Jean Charest et à Line Beauchamp qui brandissent le «modèle» ontarien comme une panacée: nous vous invitons personnellement à venir passer quelques heures avec nous à l'Université d'Ottawa. Ce sera un cours intensif et pratique sur le «modèle» de vos rêves et ce sera gratuit!

Jean-Pierre Couture,

Julie Depelteau,

Dalie Giroux,

Dimitri Karmis,

Amélie-Anne Mailhot,

Observatoire des nouvelles pratiques symboliques,

Université d'Ottawa

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