Les trois visages

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Sur plus de 50 années, le Québec aura connu trois Jacques Parizeau.

Celui des années 1960, l'économiste aux nombreuses réalisations, notamment la création d'Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Ces fleurons d'un État interventionniste seront les outils de la prise de conscience du pouvoir économique que le Québec peut exercer s'il s'en donne les moyens et la volonté.

Il y a celui des années 1970, ministre des Finances sous René Lévesque. Plus distant que ce dernier, il donne un air de noblesse et de droiture dans ce premier gouvernement du Parti québécois. Sa stature, son complet trois pièces, son doctorat de la London School of Economics, son accent british, son air de grand seigneur tranche avec l'air simple de René Lévesque. Il sera la cheville ouvrière du « bon gouvernement » du PQ. Le rôle actif de l'État lui fera faire ample usage des déficits comme outil de développement économique.

Enfin, il y a le Jacques Parizeau devenu premier ministre, un indépendantiste pur et dur qui ne perd pas de temps à tenir un référendum, le 30 octobre 1995, deux ans à peine après son élection. Frustré de ne pouvoir procéder avec sa « Déclaration unilatérale d'indépendance », il explique sa défaite par de sombres paroles : « l'argent et des votes ethniques ». Elles polariseront le Québec tout entier. Ces mots sont vrais mais il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à dire. L'argent, c'est celui du fédéral qui fait fi des règles du Directeur général des élections du Québec. Les forces fédéralistes du Canada, Jean Chrétien au front et Mauril Bélanger en tête du bataillon, estiment que le pays est « en guerre » et tout est alors permis. Les votes ethniques sont ceux des générations arrivées au Québec tout au long du XXe siècle, parfois tout juste avant le référendum (avec la bénédiction du fédéral qui accélérera les cérémonies de citoyenneté pour leur conférer le droit de vote). Ce sont les « autres », ceux qui n'appartiennent ni aux francophones, ni aux Anglo-Québécois. Comme ces derniers, ils voteront massivement contre le projet référendaire.

Ces vérités qui ne sont pas bonnes à dire, elles sont odieuses de la bouche d'un politicien qui aurait dû demeurer, dans un monde froid et idéal, le premier ministre de tous les Québécois. En disant cela, M. Parizeau se dressait plutôt comme le premier ministre des Québécois « de souche », conférant aux francophones un statut spécial, presque supérieur. C'est profondément antidémocratique, à l'opposé de ce que René Lévesque aurait dit, et il portera ces quelques mots comme une balafre au visage tout le reste de sa vie. Ce fossé entre Québécois francophones et les « autres » persiste encore aujourd'hui alors que tous les votes sont décortiqués en fonction de cette faille géographique.

En filigrane, M. Parizeau dévoilera deux autres visages. Il y a celui qui, par une abnégation hors du commun et un profond sens du devoir et d'amour du Québec, acceptera de laisser Lucien Bouchard prendre le leadership du camp du Oui en 1995. Il avait vu l'ascendant que M. Bouchard exerçait sur le peuple québécois et lui a cédé le haut du pavé, dans un extraordinaire sens du devoir à la nation.

Jacques Parizeau, enfin, sera celui qui fera fi de son devoir de réserve et prendra régulièrement la parole sur tous les enjeux sur lesquels il estime pouvoir apporter une contribution. Il sera cette « belle-mère » qui dit ce qu'il pense tout haut, et lorsque bon lui semble, sans égards aux susceptibilités et aux calculs politiques des uns et des autres.

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