La vache sacrée

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Le français dans la fonction publique fédérale - et le principe même des langues officielles au Canada - sont des victimes des compressions budgétaires au fédéral. Plusieurs le craignaient, nous en avons eu une autre preuve cette semaine lorsque La Presse a appris que le service d'espionnage a sacrifié la prime au bilinguisme pour sauver des emplois.

Dans une note interne du Service canadien du renseignement de sécurité, obtenue en vertu de la Loi sur l'accès à l'information, le responsable des ressources humaines annonce la fin de la prime annuelle de 800 $ accordée aux agents qui répondent aux critères de bilinguisme.

« Les circonstances ont changé, signe Mark Cosenzo. Les réductions budgétaires et la nécessité de réaliser des économies et des gains d'efficacité sont beaucoup plus importantes de nos jours. »

Voilà qui a l'avantage d'être clair.

L'an dernier, LeDroit révélait que l'Agence du revenu du Canada aurait décidé de son propre chef d'éliminer la prime à des dizaines d'employés par une manoeuvre administrative. En biffant l'exigence de bilinguisme au poste qu'ils occupaient, ces fonctionnaires perdaient de facto la prime.

L'une des plus importantes agences du gouvernement, avec quelque 40 000 employés, l'ARC est confronté depuis 2013 à un gel de ses budgets, ce qui pousse certains gestionnaires à rivaliser d'audace pour balancer leurs colonnes de chiffres.

Outre les milliers de fonctionnaires qui reçoivent la prime, bien peu de gens ont réagi à ce lent travail de sape qui érode la place du français dans l'appareil fédéral. La raison de ce silence tient surtout pour des raisons administratives que philosophiques. Officiellement, tout le monde est pour le bilinguisme au fédéral. Mais comment l'encourager ?

Le commissaire aux langues officielles Graham Fraser s'est lui-même livré à une attaque en règle de la prime au bilinguisme. « Comme tous mes prédécesseurs, je suis d'avis que la prime au bilinguisme est une mauvaise politique, une perte d'argent qui ne donne pas de résultats. » Il a comparé la prime à « l'équivalent d'une caisse de bière aux deux semaines : ce n'est pas ça qui incite les unilingues à devenir bilingues ! »

Ottawa verse aujourd'hui 68 millions $ en primes au bilinguisme, deux fois plus que lors de l'instauration de la prime, en 1974. Ce sont des centaines de millions de dollars qui ont été investis.

Par contre, la somme de 800 $ est demeurée inchangée.

Voilà un indice qu'elle n'a pas d'importance, croit le commissaire Fraser.

« Si la mesure avait eu du succès, elle aurait au moins progressé au rythme du coût de la vie.

« Elle reste là... comme une vache sacrée. »

Il faut reconnaître que la bilinguisation de la fonction publique canadienne n'a pas progressé à ce point depuis l'instauration de la prime au bilinguisme, en 1974. Les progrès inégaux qui se constatent sur le terrain sont dus à d'autres phénomènes : plus de Canadiens sont bilingues, des gestionnaires convaincus de ses bienfaits, la valeur du bilinguisme qui a progressé au pays, etc. M. Fraser espérerait que le fédéral prenne l'initiative et dise aux fonctionnaires : Écoutez, nous avons 68 millions $ sur la table pour encourager le bilinguisme. Voici nos idées, quelles sont les vôtres ?

Mais ça n'arrive pas. Ce n'est pas que la faute à Stephen Harper, même si plusieurs francophones aimeraient lui faire porter le blâme. D'autres premiers ministres avant lui ont ignoré les appels à la réforme.

Il s'adonne que 2015 est une année électorale. Est-ce rêver éveillé que de croire qu'un parti politique pourrait prendre l'engagement d'enfin rebâtir la politique d'appui au bilinguisme dans l'appareil fédéral ? Dans la région de la capitale, ce serait porteur, non ?

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