Un autre type de héros

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Quarante années après les derniers coups de patin de Jean Béliveau dans l'uniforme du Canadien de Montréal, des gens de toutes les générations expriment collectivement une admiration étonnante pour le hockeyeur, l'homme, le capitaine, l'ambassadeur. L'immense réaction populaire au décès de Jean Béliveau a de quoi surprendre.

Évidemment, dans les rangs des amateurs de sport, un fort transfert transgénérationnel s'opère, dans les gradins comme dans les chaumières. Le sport se regarde avec les enfants, avec les frères et soeurs, avec les parents. L'un admire les prouesses du nouveau venu, l'autre vante celles de celui qui s'apprête à laisser sa place. Tandis que les anciens partagent les souvenirs d'antan, expliquant combien l'athlète dont on risque d'oublier le nom avait de quoi transcender les époques.

Lorsque Jean Béliveau s'illustre sur la patinoire, d'abord avec les Citadelles de Québec, puis avec le Canadien de Montréal, la télévision s'apprête à entrer dans les foyers du Canada français. Le Québec existe, évidemment, mais il n'a pas encore la personnalité qu'il développera à partir de la Révolution tranquille. Au bord des gros radios, puis des écrans, partout au Canada, le samedi soir se célèbre une messe collective qui prend des airs d'affirmation nationale: le Canadien contre le reste du monde... anglais.

À ce moment-là, Maurice Richard est la vedette incontestée. Ses yeux, sa fougue, sa détermination réunissent en un personnage plus grand que nature le Québec qui s'apprête à naître collectivement. L'émeute de 1955 que provoque sa sévère suspension par Clarence Campbell l'emporte dans sa foulée, le dépasse même. Il est un homme simple, d'éducation modeste, mais d'immense talent, de peu de mots comme bien des pères du temps. Au travail, il symbolise la hargne et l'ardeur au travail de générations de Canadiens-français «nés pour un petit pain», subjugués par les «Anglais», tenus fermement en laisse par le pouvoir autoritaire d'un Maurice Duplessis. Félix Leclerc préfère se réfugier en France pour trouver des mots pour tout cela.

Mais le Québec bouillonne et un nouveau type de héros est en train de naître lorsque Maurice Richard passe le flambeau à Jean Béliveau. Le Canadien-français sort de sa coquille. Le courage du 22e Régiment est devenu une fierté nationale. Dans les arts visuels, le Refus global du peintre Paul-Émile Borduas témoigne d'un trop-plein d'émotions qui s'apprêtent à éclater. Dans ce Québec d'après-guerre, la population s'enrichit et commence son ouverture vers le monde qui culminera avec Expo 67 et les Jeux olympiques de 1976 à Montréal.

Le Québec est prêt pour ce nouvel héros que sera Jean Béliveau. Gracieux patineur et gentilhomme, il sait à la fois tenir tête à ses adversaires sur la glace et exprimer la fierté qui l'anime. À la télévision qui meuble tous les salons, il est le digne capitaine qui ne refuse jamais de dire quelques mots aux légions d'amateurs qui admirent cet athlète qui semble posséder toutes les qualités: beau, grand, rapide, habile. Voilà ce que Jean Béliveau incarne, et voilà l'image que les aïeux ont transmise aux générations qui ont suivi.

Mais il n'allait pas s'arrêter là. Ce sera là l'autre grande victoire de Jean Béliveau: après sa carrière de hockeyeur, il passe directement dans le camp des dirigeants de la vénérable équipe, tandis que le troisième héros du peuple, Guy Lafleur s'apprête à faire son entrée chez le Canadien alors que le hockey commence une profonde métamorphose en faisant exploser son cadre de six à 30 équipes, en s'internationalisant.

À partir de 1971, Jean Béliveau réussira sa seconde vie, celle d'«adulte». Jusqu'à ce que la maladie et l'âge ne le ralentissent, il sera celui qui sera présent pour les autres. Les nombreux témoignages du public, au cours des dernières heures, en sont le reflet: le Jean Béliveau philanthrope, généreux de son temps, respectueux de chacun, jeunes et vieux, conscient que pour chacun il véhicule à la fois l'image de son sport, de l'organisation du Canadien, de son pays.

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