L'hiver indien

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Pierre Jury
Le Droit

Le premier ministre Stephen Harper est réputé pour ses stratégies partisanes, sa capacité à bâtir un programme politique qui séduit plusieurs publics-cibles et à faire respecter sa ligne de parti au sein de ses troupes. Un politicien qui respecte ses objectifs et qui livre la marchandise, ce qui commande le respect.

Mais à l'inverse, il paraît comme un homme qui crée autour de lui un climat de crainte, un personnage froid et calculateur. Depuis son élection en 2006, l'histoire a démontré aux Canadiens que leur premier ministre n'a que peu d'appétit pour la parlure et les grandes conférences qui servent plus à se faire voir qu'à accomplir des choses concrètes. Depuis son élection en 2006, il a fait montre de son désintérêt pour les manifestations du genre en refusant toute conférence fédérale-provinciale, en tournant le dos aux réunions du Conseil de la fédération, par exemple.

Il n'a pas plus de sensibilité pour les rencontres avec les leaders autochtones, ni pour leurs doléances. D'ailleurs, il a rapidement ignoré l'accord de Kelowna que son prédécesseur libéral, Paul Martin, avait réussi à conclure avec cinq grands leaders autochtones, les provinces et territoires, au terme de négociations qui s'étaient prolongées sur 18 mois.

Au cours des sept années qui ont suivi, M. Harper s'est contenté de faire de la figuration dans le dossier autochtone. Dans son esprit, il avait bien plus urgent à faire, comme de mettre en place ses priorités économiques. Ou pour dire franchement, dégager du paysage tout obstacle au développement économique du Canada, particulièrement les barrières environnementales qui déplaisent à l'industrie des ressources naturelles. Il a déculotté les lobbies environnementaux, les a dépossédés de leurs moyens. Dans l'arène politique, il a tourné ses adversaires au ridicule: quiconque disait le contraire du credo conservateur était dénigré, atteint personnellement. Stéphane Dion, Michael Ignatieff, Jack Layton, Thomas Mulcair, Gilles Duceppe, tous y sont passé. D'autres aussi, comme le Directeur parlementaire du budget, Kevin Page et le diplomate canadien Richard Colvin.

En 2012, l'un de ses projets de loi omnibus s'est attaqué à la préservation des voies navigables. Sur ce cours d'eau, Stephen Harper vient peut-être de frapper son Waterloo. Des leaders autochtones se sont dressés sur son chemin. Hier, à l'aube de cette année 2013, il a été confronté à la plus importante fronde contre son gouvernement, et elle vient des peuples des Premières Nations, le seul groupe social qu'il lui est impossible d'attaquer, de ridiculiser, de dénigrer au risque de passer aux yeux des Canadiens et de la planète toute entière comme un chef d'État raciste et sans coeur. Même si M. Harper a peu à faire de l'opinion des autres, il sait quand même que c'est là un trop grand risque à prendre. C'est pourquoi il a accepté la rencontre d'hier, espérant qu'elle ne porterait à aucune conséquence et qu'il pourrait balayer sous le tapis ce dossier gênant. Il espérait aussi que le leadership profondément divisé au sein de la communauté autochtone ferait le travail de sape contre le chef de l'Assemblée des Premières Nations, Shawn Atleo, jugé trop conciliant aux yeux de certains. La preuve de ces divisions? Leur incapacité à dresser une liste courte et précise de leurs demandes à l'endroit du gouvernement fédéral.

Et juste au cas, personne n'est dupe que les conservateurs sont derrière le coulage du rapport indépendant de la firme Deloitte sur les finances de la réserve d'Attawapiskat, ce qui ciblait l'une des figures de proue des leaders autochtones, Theresa Spence, qui tient une grève de la faim depuis plus de trois semaines.

Peu importe les discussions tenues hier, peu importe les progrès ou non qui ont pu être accomplis autour de la table, Stephen Harper a bel et bien senti qu'il y a un bout du tapis qui est en train de lui glisser sous les pieds. L'aile plus radicale du mouvement autochtone lui promet d'autres manifestations, et plus musclées encore. Certains Indiens sont passés maîtres dans l'art de bloquer des routes, sachant bien que l'armée ou la police n'a pas toujours le doigté pour intervenir.

L'hiver indien ne fait que commencer pour Stephen Harper. Et il fait mieux de se couvrir.

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