Spence c. Harper

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Pierre Allard

Décortiquer les enjeux historiques et contemporains qui ont motivé la grève de la faim de la chef autochtone Theresa Spence pourrait noircir une encyclopédie entière, et l'objet de ces propos ne sera donc pas d'en arriver à un diagnostic exhaustif ou de déclarer un verdict sur le bien-fondé de ses récriminations. L'important, pour l'immédiat, semble bien davantage de trouver un moyen d'amorcer le processus de règlement d'un conflit qui capte désormais l'attention du monde entier.

Les humains sont drôlement faits. Les débats aux Communes sur le projet de loi C-45, qui a déclenché le mouvement autochtone Idle no more et l'intervention dramatique de Mme Spence, auraient sans doute suscité une relative indifférence au sein du public et une couverture limitée des médias d'ici et d'ailleurs. Mais le simple geste d'une femme qui refuse de s'alimenter, terrée dans un tipi sur l'île Victoria, dans l'ombre du Parlement, a permis de donner une forme humaine à ce qui aurait pu autrement demeurer une série de palabres juridiques et bureaucratiques.

Portée par une frénésie médiatique, la chef crie de la réserve d'Attawapiskat, dans le Nord ontarien, a réussi à incarner les aspirations de l'ensemble des nations autochtones du Canada. Les appuis viennent de partout. D'autres jeûnent avec elle. Son visage orne les unes des quotidiens et figure en manchette dans les bulletins électroniques. L'image d'une femme, porte-parole d'une communauté dont les misérables conditions de vie avaient fait la une partout au pays à l'automne 2011, mettant sa vie en jeu pour défier le premier ministre, constitue un puissant cri de ralliement.

Le conflit est maintenant personnalisé, et seule l'intervention des deux principaux acteurs pourra le dénouer. C'est devenu une question de principe. Mme Spence, en tant que chef d'une nation autochtone, réclame de dialoguer avec celui qu'elle considère comme le chef de la « nation » canadienne, celui qui, par l'intermédiaire de son ministre des Affaires autochtones, John Duncan, parraine les mesures législatives qu'elle et d'autres contestent. Or, à ce stade, il apparaît que ni Mme Spence ni M. Harper ne soient prêts à céder sur les questions de principe.

La chef crie a tout pour s'attirer la sympathie de l'opinion publique, et il se peut que cela s'avère suffisant pour ébranler et même abattre les principaux obstacles dans les officines du pouvoir. M. Harper a reculé récemment et changé d'avis sur le bilinguisme des agents du Parlement. Peut-être, dans ses résolutions du Nouvel An, voudra-t-il faire preuve d'une nouvelle flexibilité et acceptera-t-il une rencontre au sommet avec Mme Spence. Mais rien n'est joué.

Mme Spence s'aperçoit sans doute déjà que le système politique canadien n'est pas conçu pour accommoder les rapports entre « nations ». Depuis la création de la fédération en 1867, la nation francophone du pays, principalement regroupée au Québec, n'a jamais réussi à échanger d'égal à égal avec la nation majoritaire du Canada. Aussi est-il difficile d'imaginer de quelle façon les nations autochtones, individuellement ou collectivement, réussiront à établir de façon satisfaisante le genre de rapport que souhaite la chef d'Attawapiskat.

Plus la grève de la faim de Mme Spence se prolongera, plus les appuis auront tendance à se radicaliser. Les structures autochtones traditionnelles, y compris l'Assemblée des Premières Nations, risquent de se trouver débordées par les actions d'individus et de groupes qui se réclament du mouvement Idle no more, plus militant et moins discipliné. La chef Spence a d'ailleurs demandé à ces factions de faire front commun avec les chefs nationaux. En face, le premier ministre devra vite décider s'il soutiendra jusqu'au bout l'autorité de M. Duncan ou s'il prendra les rênes d'éventuels pourparlers avec Mme Spence.

Cette dernière s'est peinturée dans un coin, ayant décidé de mourir s'il le faut. Faute de céder sur le fond, M. Harper n'a guère le choix. Plus vite il rencontre la chef Spence, mieux ce sera.

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