Commission Charbonneau

Le vrai départ

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Pierre Jury
Le Droit

Il a fallu attendre à ce mercredi avant que la commission Charbonneau ne démarre réellement. Le témoignage de l'enquêteur Eric Vecchio, du Service de police de Montréal, puis de Lino Zambito, jeudi, ont signalé le vrai départ de cette commission d'enquête que des Québécois souhaitaient depuis 2009.

Avant l'été, les commissaires ont passé en revue le rapport d'enquête de Jacques Duchesneau. C'était pas mal du déjà-vu. Et puis les premiers jours depuis la reprise, il y a 10 jours, s'étaient attardés à brosser un tableau très large de l'industrie de la construction, dans un premier temps, puis des organisations mafieuses, dans un second temps. Si c'était intéressant d'un point de vue académique, la population avait raison de clamer une certaine impatience.

Puis, c'est comme si les vannes du barrage avaient toutes cédé en quelques heures. D'abord M. Vecchio qui commente des photos et des vidéos où l'on fait clairement le lien entre l'industrie de la construction et la mafia montréalaise. Sur une photo prise dans les locaux de Construction Catania, Nicolo Rizzuto trône à table aux côtés de gens de l'industrie, Frank Catania en tête, devant des plans de projets de construction. Puis, des bandes vidéo montrent clairement des gens de l'industrie remettre des liasses de billets verts à MM. Rizzuto et Nick Milioto, présenté comme l'« intermédiaire » entre la mafia et les entreprises qui auraient participé à un système de collusion permettant de fixer les prix à la hausse.

Puis, en fin de journée, jeudi, une heure de témoignage d'un des nombreux acteurs qui avait littéralement les deux pieds dans le système de collusion, Lino Zambito, de Construction Infrabec, spécialiste de travaux d'égouts dans la région de Montréal. Avec un sang-froid hors du commun, cet homme d'affaires de 43 ans a semblé répondre avec franchise à toutes les questions qui lui ont été posées. Il a confirmé l'existence d'une mécanique de collusion qui lui a assuré, au milieu des années 2000, d'environ 15 % des travaux d'égouts de la métropole. Pour faire partie du « club » sélect des fournisseurs, il devait accepter de passer son tour lorsque c'était aux autres de remporter la mise, et de verser 2,5 % de la valeur du contrat, en argent comptant, à la mafia montréalaise. Il a nommé les autres « joueurs » dans son secteur d'industrie, élaboré sur la mécanique utilisée pour mettre la main sur les dizaines de milliers de dollars comptant (via une entreprise de camionnage de Laval, Gilles Transport).

Dans une petite heure et en se limitant aux seules questions touchant Montréal, les contribuables québécois en ont déjà appris beaucoup. Ils attendront avec impatience le reste de son témoignage, qui reprendra lundi.

Car il reste encore beaucoup de choses encore à éclaircir. Ce qui se passe dans le seul camp des entreprises d'égouts se vit peut-être différemment dans d'autres spécialités, et dans d'autres municipalités. Puis il y a les relations avec les firmes de génie.

Et surtout - c'est ce que plusieurs soupçonnent -, quels sont les liens entre l'industrie de la construction et la politique ? M. Zambito n'a pas fait de secret, dans le passé, d'avoir organisé des soirées de financement pour Nathalie Normandeau, l'ex-vice-première ministre du gouvernement Charest. Quand un homme est habitué de jouer avec des palettes de dollars pour nourrir la mafia, utilise-t-il les mêmes stratagèmes pour gagner des appuis chez les politiciens ? Lino Zambito était d'ailleurs bien au courant de « l'hypocrisie » et de la « mascarade » - ce sont ses termes, prononcés à l'émission Enquête, à Radio-Canada - des lois limitant le financement politique, alors que les campagnes sur le terrain coûtent beaucoup plus cher.

Lino Zambito a déjà fait beaucoup pour la commission. Il a levé le voile sur des pratiques malhonnêtes, mais quand même livré peu de noms de la mafia, avec laquelle il entretient des liens d'amitié depuis des décennies. Peut-être avait-il même l'imprimatur de la mafia. Ses premières paroles donnent soif. En espérant que d'autres passeront aussi à table.

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