Malgré ses qualités évidentes, il portait aussi un lourd héritage qui affaiblissait son parti en Ontario, une des provinces essentielles à la conquête du pouvoir. Le bilan difficile du Nouveau Parti démocratique (NPD) en Ontario, au début des années 1990, le rendait vulnérable. Les partis d'opposition auraient nécessairement déterré des squelettes dans son placard - ce que tout chef de gouvernement finit par accumuler malgré lui - et ils l'auraient régulièrement taillé en pièces. Particulièrement les conservateurs, qui se sont montrés intraitables avec ses prédécesseurs Stéphane Dion et Michael Ignatieff.
Mais la décision de ce politicien d'expérience rappelle le grand vide intellectuel et humain qui caractérise le Parti libéral ces années-ci.
Le dernier grand remue-méninges date de près de 20 ans, ce qui a donné le Livre rouge que brandissait Jean Chrétien lorsqu'il a été élu, en 1993. Aujourd'hui, les Canadiens seraient bien perplexes à identifier les deux ou trois grandes priorités que défendrait un gouvernement libéral. Un réseau de garderies? Une politique environnementale plus musclée? La protection des retraités? L'universalité des soins de santé? Tout ça, c'est du réchauffé, même si plusieurs citoyens peuvent rappeler qu'elles sont encore et toujours d'actualité. Mais n'y a-t-il pas à l'horizon des idées nouvelles, de grands principes - le Parti libéral aime bien croire qu'il incarne les «valeurs canadiennes» - qui pourraient amener au xxie?siècle ce parti qui tarde à se dépêtrer du spectre du passé.
Les Canadiens commencent à tourner la page du scandale des commandites; c'est déjà ça. Ils n'ont plus cette raison de les haïr. Mais il y en a encore trop d'autres. Dans les Prairies, c'est la Nouvelle politique énergétique qui, deux décennies plus tard, continue de bloquer la route des candidats libéraux. Au Québec, le PLC est toujours associé au fédéralisme centralisateur hérité de Pierre Elliott Trudeau, et perpétué par Jean Chrétien. Les libéraux ont perdu leur légitimité dans ces deux grandes régions du pays. Il ne leur reste que des miettes, des circonscriptions en Ontario, au Québec, en Colombie-Britannique et dans les Maritimes, mais c'est trop peu pour faire une différence.
Le parti est encore associé au centre mais le NPD, moins dogmatique de gauche, lui a volé une partie de son terrain. Ce qui explique pourquoi il y a des appels à un mariage entre les deux.
Entre-temps, les libéraux fédéraux ont la tâche immense de se trouver un nouveau leader. Ce parti solide pendant des décennies vient d'en voir six en neuf ans, quand on inclut les intérimaires Bill Graham et M.?Rae. Après M.?Chrétien, aucun des Paul Martin, Stéphane Dion et Michael Ignatieff n'a fait l'affaire. Dans les rangs du parti, c'est le vide total de leadership. Il y a bien Justin Trudeau, à qui le quidam attribue certaines des qualités de son paternel. Mais au-delà d'un capital certain de sympathie, il demeure un jeune politicien peu expérimenté. Ailleurs, c'est le néant d'inspiration. Dominic LeBlanc, Marc Garneau et Denis Coderre? Ce n'est pas sérieux. Martin Cauchon? Il a raté son retour en perdant aux mains de Thomas Mulcair dans ce qui était un château-fort libéral, la circonscription d'Outremont. Même si le parti devait mettre une parenthèse sur sa politique d'alternance entre francophones et anglophones, les rangs ne sont garnis que de personnes au potentiel inconnu, comme David McGuinty, Gerard Kennedy et Martha Hall Findlay.
Cela signifie que la prochaine course à la direction est toute grande ouverte. Le beau côté du fait que rien ne soit décidé d'avance, c'est que cela ouvre la porte à des gens de l'extérieur qui pourraient avoir une chance de s'illustrer. Comme lorsque Trudeau père avait surpris en raflant le parti en 1968 dans une envolée de Trudeaumanie.
À la différence que le Parti libéral du Canada n'a pas de Lester B. Pearson dans son histoire récente, mais une succession de leaders diminués. Le mandat est presque suicidaire. Et le parti, vide d'idées. Qui en veut?