Piégé par sa dépendance

Pierre Jury
Le Droit

Les autorités auront mis six jours pour intercepter Luka Rocco Magnotta, le prétendu «dépeceur de Montréal». Six petites journées depuis que des restes humains ont été retrouvés dans des courriers adressés à Ottawa et dans des déchets à Montréal. Six petites journées entre le moment où l'homme, qui vivait sous un nom d'emprunt et se targuait de pouvoir changer son image à sa guise, soit intercepté dans un commerce de Berlin, au terme d'une chasse à l'homme bien particulière...

Il a été rapporté que lors de son arrestation dans un café Internet de la capitale de l'Allemagne, Luka Rocco Magnotta consultait des informations à son sujet sur la toile. L'espace virtuel, où il aurait affiché des vidéos compromettantes du meurtre de l'étudiant chinois Jun Lin, semblait être l'un de ses refuges, ce qui, inévitablement, allait le faire courir à sa perte. Piégé par sa propre dépendance, donc.

Internet n'est pas un repaire pour les adeptes du secret. Quiconque désire suivre un internaute à la trace a aujourd'hui des outils incroyables en les médias sociaux comme Facebook, Twitter et autres logiciels de géolocalisation comme Foursquare. Les membres des générations montantes n'ont plus de secrets les uns pour les autres. Les plus accros y partagent de façon presque maladive horaires, rencontres, images, réflexions, autant «de petits cailloux semés sur (leur) passage», comme l'a exprimé le quotidien français Le Figaro qui, lui, parlait spécifiquement du suspect canadien numéro1 dans le terrible assassinat de Jun Lin, dont le corps a par la suite été démembré, d'où le surnom de «dépeceur de Montréal».

Internet, par la propension de s'y afficher - même dans ses gestes les plus horribles -, est un livre ouvert où tout se dit et s'affiche avec une franchise déconcertante et une liberté sans limites, parfois même au-delà des lois. Vecteur d'une expression des idées de millions de personnes, Internet permet aussi - non, facilite! - la diffusion d'informations et d'images à la vitesse de l'éclair, par-delà les frontières géographiques. Les receleurs peuvent écouler leur butin à l'autre bout du monde, alors que leurs aïeux étaient limités à les liquider à la taverne du coin. Les pédophiles se constituent en efficaces réseaux clandestins et peuvent s'échanger des documents avec une relative impunité, alors qu'auparavant, leur champ d'action était considérablement limité parce qu'ils devaient se dévoiler pour mettre la main sur les images qui nourrissent leur perversion. Idem pour les antisémites, les racistes et tous les autres tordus du monde.

Mais en même temps qu'Internet permet l'échange d'informations répréhensibles, il a récemment permis à des peuples d'organiser leur résistance face à des chefs d'État tyrans, et à les renverser.

Depuis une semaine, Internet a permis à des millions de citoyens de se joindre à la course au suspect Magnotta. Des gens de partout autour du monde ont été captés par cette histoire sordide - des Chinois inquiets pour leur compatriote, des Nord-Américains inquiets par ce «voisin» embêtant, des Européens préoccupés par la présence d'un meurtrier sur un continent aujourd'hui sans frontière. Dès lors, la piste menant à Luka Rocco Magnotta ne lui laisserait aucun répit. Plus il bougeait, plus il semait des traces sur son chemin: des signaux d'un téléphone cellulaire à toutes les caméras de surveillance qui peuvent épier chacun de nos gestes dans des endroits publics.

Les nouveaux médias ont donc leur bon côté et leur mauvais. Les «vieux» médias aussi, mais à une époque lointaine, dont nous avons de la difficulté à nous souvenir: l'ère sans les journaux à l'affût de ces fugitifs, l'ère sans les radios, l'ère sans les télévisions, l'ère sans les informations en continu,etc.

Voilà ce que nous rappelle la traque de Luka Rocco Magnotta. À l'autre bout du monde, il est devenu bien difficile de se cacher. La forêt amazonienne aurait été plus avisée pour se soustraire aux regards... mais il n'aurait pu, de son côté, nourrir sa curiosité de savoir ce qui se disait de lui, ce qui aura mené à sa perte.

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