Le gouvernement Harper joue avec le feu sur deux tableaux en même temps. D'un côté, il a courtisé les communautés culturelles et ethniques au Canada pendant la campagne électorale tout particulièrement, et depuis son élection en 2006. À chaque fois, il martèle que ses valeurs conservatrices (opposition aux mariages de personnes du même sexe, avortement, etc.) sont au diapason avec celles de ces populations immigrantes. De l'autre côté, il entreprend une chasse aux immigrants illégaux qui se retrouvent par définition au sein même de ces communautés néocanadiennes.
Les Canadiens, de nouvelle ou de vieille souche, étant généralement respectueux des lois, personne ne s'oppose au principe de retirer à de faux immigrants le droit de demeurer au pays. Certains sont entrés sur le fruit de fausses déclarations et nul ne devrait bénéficier de la bienveillance de l'État canadien après avoir menti pour pouvoir entrer illégalement. Dans un récent communiqué, le gouvernement estimait à 1800 le nombre d'immigrants illégaux. Quelques avocats spécialisés en dossiers d'immigration ont émis l'avis que ce nombre est beaucoup, beaucoup plus élevé. L'un d'eux, Gary Segal, estimait le nombre de dossiers frauduleux à « entre 3 et 4 % » ; comme le Canada a accueilli 280 636 immigrants en 2010, le vrai chiffre selon M. Segal devrait plutôt osciller entre 8000 et 11 000 dossiers suspicieux.
Mais le gouvernement Harper n'y est pas allé avec le dos de la cuiller, depuis une semaine, en publiant une liste supplémentaire de 30 personnes dont les dossiers seraient bien plus lourds. Le communiqué de l'Agence des services frontaliers était laconique, avare de détails. On y parlait de « crimes contre l'humanité », de « crimes de guerre », ou d'infractions « à la loi internationale ». Sans aucun autre détail sur les infractions précises pour chacun des hommes impliqués, ni où ni quand tout cela était survenu.
Pire, le communiqué de l'Agence statuait qu'il avait « été établi que ces personnes ont violé des droits humains ou internationaux ».
Il n'est donc pas surprenant que deux d'entre eux aient déjà réagi vivement à voir leur identité révélée en même temps que de sérieuses allégations soulevées. Des proches d'Abraham Bahaty Bayavuge, un Congolais d'origine habitant à Montréal, ont clamé son innocence. À Toronto, un aîné d'origine afghane, Khalil Abdul Khalil, a menacé le gouvernement du Canada par voie d'avocat de poursuite devant les tribunaux.
Le gouvernement ne peut faire d'erreurs grossières qui ternissent la réputation de Canadiens, qu'ils soient de souche ou issus de l'immigration. La même rigueur s'applique s'ils sont entrés illégalement : en fait, cela importe peu. Tous ont droit à un traitement digne et honnête de la part de notre pays ; c'est une question d'humanisme. C'est, entre autres, en raison de ce même principe que le Canada se refuse à extrader des gens dans des pays où la peine de mort est en vigueur ; parce que nos valeurs d'humanisme ne nous permettent pas d'envoyer une personne vers une mort certaine. La peine capitale n'existe pas au Canada et il n'est pas question de la cautionner à l'étranger non plus.
Avec ces 30 interdits de territoire au Canada, nous n'en sommes pas encore là. Mais la manière cavalière avec laquelle l'Agence des services frontaliers du Canada a agi jusqu'ici soulève des questions sur certaines pratiques qui y ont cours, ainsi qu'au sein du cabinet de Stephen Harper. Dans ces dossiers hautement litigieux, où des vies humaines pourraient être en jeu, la plus grande prudence est de mise.
Ceci n'est pas une défense d'immigrants illégaux qui pourraient avoir commis des gestes crapuleux, en plus d'être entrés au Canada sous de faux prétextes. C'est une simple question d'humanisme. Une valeur qui pourrait bien servir au gouvernement Harper dans la cour qu'il fait aux communautés ethniques.