Signes de mort, signes de croix

Transports Québec retirera les monuments et autres mémoriaux du bord des routes qui sont érigés pour marquer la scène d'un accident mortel. Même si la décision ne porte que sur les autoroutes, elle mérite réflexion. Elle touche en effet à plusieurs aspects de ces drames de la circulation automobile : le souvenir, la peine, la perte, le choc brutal, l'imprudence, la piété populaire, le message public et même la sécurité.

Le phénomène n'est pas nouveau. Il semble bien que notre région se démarque par le nombre de monuments comme celui sur le boulevard des Allumettières pour marquer le décès de deux jeunes en 2008. À Ottawa, des vélos blancs marquent le décès de cyclistes comme ce fut le cas devant l'édifice Lester B. Pearson, sur Sussex, ou la rue Queen, près de l'édifice du World Exchange. Sur la promenade Rockcliffe, sur le pont du ruisseau Green, des fleurs marquent toujours l'endroit où fut trouvé le corps d'Ardeth Wood, assassinée en 2003 alors qu'elle faisait une randonnée de vélo.

Chacun de ces mémoriaux est à la fois l'expression d'un profond chagrin et un puissant message qui vise à nous rappeler les conséquences tragiques de gestes d'imprudence, comme la vitesse au volant, ou les risques que nous courons sur nos routes. Que des proches se mobilisent pour nous le rappeler ou pour exprimer leur peine est un service qu'ils nous rendent de nous rappeler les dangers omniprésents sur nos routes et l'importance de conduire prudemment.

La pratique n'est pas nouvelle. Elle remonte même dans la nuit des temps. En Arizona, dans les années 1950, ce sont les forces policières qui posaient des croix là où des personnes avaient perdu la vie. La pratique est également très répandue en Australie.

Il ne faut pas confondre cette pratique avec les croix de chemin sur les routes rurales du Québec en particulier. Ces véritables monuments à caractère de commémoration, de fondation, de dévotion et de réalisation d'un voeu, sont des symboles religieux de grande valeur historique rappelant notre appartenance religieuse.

Qu'en est-il alors de cette décision du ministère des Transports du Québec (MTQ) de « sévir » contre les manifestations improvisées sur le bord des autoroutes ? Nous comprenons le besoin d'encadrer une telle pratique car les risques de débordement et de comportement non sécuritaire sont toujours présents. Est-ce à dire que l'on doive en interdire la pratique ? Comme dans la vie de tous les jours, le trop est l'ennemi du bien. Transports Québec est parfaitement justifié de faire de la sécurité une priorité. On s'imagine mal des voitures s'immobilisant le long des autoroutes et des gens traversant la chaussée pour se recueillir sur la scène d'un accident mortel pendant que des voitures circulent à 100 km/h.

Le ministère souligne que des objets peuvent être « percutés et projetés » et que ces monuments sont des distractions pour les automobilistes. Tout en étant sensible à ces arguments et pour éviter les dérives, rien n'empêche le MTQ d'encadrer et de limiter ces mémoriaux dans le temps sans les interdire. En effet, si une seule vie a été sauvée parce qu'un automobiliste a levé le pied et amélioré son temps de réaction en passant devant la scène d'un accident mortel, cela en aura valu la peine. D'autre part, si un accident a été causé par ces mémoriaux bien intentionnés, cela s'annule.

En effet, rien ne justifie pas un comportement non sécuritaire de gens bien intentionnés qui veulent exprimer leur peine. Certaines autorités autorisent ces témoignages à des endroits bien précis et sécuritaires ainsi que pour des périodes limitées comme trois mois. Cette pratique semble raisonnable.

N'oublions jamais que l'objectif ultime est de diminuer le nombre de victimes d'accidents de la route. Entre l'impératif de sécurité et le souvenir d'une vie inutilement perdue, n'y a-t-il pas un juste milieu, une façon de témoigner sans mettre d'autres vies en danger sur nos autoroutes ? Pourquoi pas près des haltes routières, par exemple.

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