Le bruit de la rue

Pierre Allard
Le Droit

Appelant « la majorité silencieuse » à s'exprimer le 4 septembre dans ses toutes premières salves, le premier ministre Jean Charest a entrepris sa campagne électorale en tenant des propos plutôt méprisants à l'endroit des étudiants grévistes et de leurs partisans. «La rue a fait beaucoup de bruit. C'est maintenant au tour des Québécois de parler et de trancher cette question», a-t-il dit mercredi matin, en ajoutant à l'intention de ses adversaires qui cèdent devant «la rue», dont le PQ : «Je vous propose une société qui avance dans le respect de chaque citoyen, de nos institutions, de la démocratie.»

La «rue», quoiqu'en dise le chef du Parti libéral, c'est aussi des Québécois. Ce sont des étudiants, des professeurs, des syndicalistes, des pères et mères de famille, d'honnêtes citoyens sauf pour une infime minorité de casseurs largement dénoncés. «La rue» fait partie des forces vives de la société. Elle anime le débat social et, par une action qui doit rester pacifique et légale, nous rappelle que la démocratie ne se limite pas aux élections et aux décisions parlementaires, qu'elle s'exerce aussi dans des assemblées publiques, dans des manifestations, dans les médias sociaux, partout. C'est justement là une partie de sa richesse, cette capacité de secouer de temps à autre l'inertie de la soi-disant «majorité silencieuse».

Le problème de cette masse de citoyens dont M. Charest semble vouloir tirer une partie importante de ses appuis tient justement à son silence. Les citoyens qui s'abstiennent de participer aux grands enjeux de la société québécoise, et dont une forte proportion n'exercera même pas son droit de vote lors des élections générales, constituent une piètre source d'inspiration. Ils sont davantage un boulet que traînent ceux et celles qui font leur devoir de citoyen en contribuant au débat démocratique par des paroles, des écrits et des gestes concrets. Sur le plan humain, la majorité silencieuse est sans doute composée de bonnes gens, bien intentionnés et sincères. Mais comme citoyens, ils sont inertes.

Au lieu de louanger la «majorité silencieuse» et se l'approprier, le chef du Parti libéral ferait mieux de l'inciter à sortir de son silence et à devenir une présence active dans la vie politique du Québec, durant les campagnes électorales, mais aussi entre les scrutins. Les citoyens qui n'aspirent qu'à vivre en paix dans leur petit chez-soi, laissant aux élus le soin de s'occuper de leurs affaires sans trop vérifier, sans trop s'informer, récoltent ce qu'ils méritent quand des dérapages surviennent, ou que des conflits et des scandales éclatent sur la place publique.

Aussi peut-on s'interroger sur le sens de l'engagement de M. Charest quand il propose une société qui avance dans le respect de chaque citoyen, de nos institutions, de la démocratie. Ce respect qu'il réclame avec raison de «la rue», n'en fait-il pas fi lui-même avec la Loi 78? Dans cette loi, les droits fondamentaux de liberté d'expression, de rassemblement pacifique et d'association sont sérieusement malmenés. Ce sont pourtant des droits constitutionnels, des pierres d'assise de cette démocratie qu'il prétend défendre. Où cela nous mènera-t-il ?

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