La désobéissance civile pacifique peut, à certains moments, être parfaitement justifiée. Mais l'est-elle présentement, au Québec, face à la Loi 78 ? Pour justifier sa participation à une manifestation déclarée illégale par la police, mardi soir à Québec, durant laquelle il a d'ailleurs été mis en état d'arrestation, le député Amir Khadir, de Québec solidaire, a invoqué deux grandes figures historiques : « Je fais ce que Martin Luther King aurait fait, ce que Gandhi aurait fait. »
M. Khadir ratisse un peu large ici, mais on peut tout au moins lui accorder le mérite de nous obliger à réfléchir sur la portée des gestes que chacun, selon sa conscience, estime impérieux de poser. Comparer la situation créée par la Loi 78 aux injustices qu'ont combattues MM. King et Gandhi est exagéré. Ils ne risquaient pas seulement la prison en refusant d'obéir à des lois racistes, ils mettaient leur vie en danger. Et ont payé le prix.
Amir Khadir risque tout au plus une contravention...
Par contre, il n'y a pas de doute que la Loi 78 limite certaines libertés fondamentales protégées par la constitution du pays et la Charte québécoise des droits et libertés de la personne - notamment la liberté d'expression, le droit de réunion pacifique et le droit d'association. Les associations étudiantes ont déjà entamé des procédures judiciaires et il y a fort à parier que les tribunaux finiront - quand ? - par juger inconstitutionnels certains des articles de la Loi. Que faire entre-temps ?
Faut-il attaquer cette loi en la violant, et en espérant qu'éventuellement, les tribunaux annulent les peines des personnes arrêtées ? Ou faut-il plutôt la contester tout en la respectant, au moyen d'un recours aux tribunaux ou, de façon plus imaginative, en la contournant ou en fonçant dans ses brèches ? Les concerts de casseroles ont exploité cette zone grise avec succès et ont été entendus autour du monde. Cinq groupes de 40 manifestants peuvent aller où ils veulent sans violer la loi et sans fournir d'itinéraire. Mais s'ils se regroupent, ces même 200 seront dans l'illégalité...
Dans un État démocratique fondé sur la primauté du droit comme le nôtre, le non-respect des lois - sauf exception - est inacceptable. Cela étant dit, la question n'est pas simple. Quand un État manifeste lui-même peu de regard pour les lois ou règlements qui ne lui conviennent pas, ou quand un gouvernement est constamment soupçonné de corruption, on peut comprendre le peu d'engouement de certains citoyens pour les législateurs, et pour les lois qu'ils font adopter. Quand les gens se mettent à désobéir, ces dirigeants sont un peu les artisans de leur propre malheur.
Le gouvernement Charest n'a qu'à se blâmer. Il a imposé une loi excessive, vengeresse et, parfois, carrément inapplicable. Même les autorités policières ne savent plus où donner de la tête. Qui arrête-t-on ? Quand ? Pourquoi ? Exemple : la police de Montréal annonce que la manifestation nocturne est illégale (aucun itinéraire fourni) mais ajoute que « les gens peuvent marcher si aucun acte criminel n'est commis ». Comment marcher sans commettre d'acte criminel si le simple fait de marcher est illégal ? C'est un non-sens. Mais comment appliquer une loi quand des milliers de gens refusent d'y obéir, se voyant comme justiciers devant un gouvernement répressif qui brime les libertés ?
La démocratie ne se résume pas à une participation électorale à tous les quatre ans. Elle est riche, intense, complexe. Elle est à la fois au Parlement et dans la rue. C'est un régime qui, malgré tous ses défauts, mérite qu'on le défende avec l'énergie du désespoir. Mieux vaut la primauté démocratique des lois qu'un glissement vers des formes de dictature ou un désordre anarchique. Le conflit étudiant devenu conflit social oblige les députés de toutes allégeances, les autorités et les citoyens à prendre des décisions qui peuvent, à la longue, être lourdes de conséquences.
Mais Gandhi ? Martin Luther King ? Non, vraiment, nous n'en sommes pas là.