Apprendre à «casseroler»

Pïerre Allard
Le Droit

Dans une page couverture rouge sang, digne d'un film d'horreur, le plus récent numéro du magazine Maclean's montre un visage masqué, les yeux entrouverts, sourcils froncés, poing levé avec l'esquisse d'un doigt d'honneur, et affirme sans nuances dans son titre qu'un groupe d'étudiants a déclaré la guerre pour 325 $ et fermé (shut down) la province de Québec ! Même pour ce magazine anglo-torontois, qui a déjà provoqué un tollé en décrétant que le Québec était la province la plus corrompue du pays, c'est plutôt grossier et ignominieux !

Des centaines de représentants francophones de toutes les provinces sont réunis au Québec aujourd'hui, à l'invitation du gouvernement québécois, dans le cadre du Forum de la francophonie canadienne. À leur retour, ils pourront témoigner aux scribouilleurs de Maclean's que les autobus fonctionnent, que les hôpitaux sont ouverts, que les boutiques et restos font de bonnes affaires et qu'à l'exception des concerts de casseroles et des occasionnelles manifestations - crise sociale et politique oblige - le paysage demeure généralement paisible dans la Belle Province.

Loin de nous de vouloir minimiser la gravité du conflit étudiant et des conséquences de la Loi 78. Mais dans cette affaire, rien n'a la simplicité de la manchette de Maclean's. Au-delà de l'incompréhension, voire de l'irritation chronique d'une partie de l'opinion anglo-canadienne devant tout ce qui est québécois et francophone, le plus grand risque dans la diffusion de l'information tient à sa sursimplification. Et à ce chapitre, les bourdes ne sont pas uniquement l'apanage du Canada anglais. Ici comme ailleurs, on peint trop souvent des tableaux réducteurs. Or, cette crise est complexe à tous les niveaux, comme le sont les actions et motivations des principaux acteurs de ce drame, de part et d'autre.

Les excès verbaux simplistes qui s'accumulent dans les médias sociaux en particulier, mais aussi dans les pages de nos quotidiens et sur les ondes de la radio et de la télévision, contribuent à créer une surchauffe qui ne favorise guère les échanges raisonnés entre citoyens de toutes tendances. À un certain moment, ne risque-t-on pas de ne voir que des bons et des méchants ? Du blanc et du noir ? Une frange de l'opinion qui se réjouit de la dureté de la Loi 78 et de la répression policière, l'autre qui repousse à coups de jurons la légitimité de cette même loi en prônant la désobéissance civile ? La paix sociale à tout prix contre un désordre anarchique ?

Il faut vite dédramatiser, décortiquer, expliquer. Le mouvement des casseroles a eu un effet salutaire sur les manifestations nocturnes, y injectant une ambiance plus festive et bruyamment pacifique. De gauche à droite, il faudra apprendre à « casseroler » sur le plan verbal, à remplacer le réflexe, l'automatisme, la menace et l'insulte par une réflexion porteuse d'avenues de solutions. Cela vaut pour les leaders politiques, étudiants et syndicaux, qui ont un accès privilégié aux médias ; cela vaut pour les grands acteurs médiatiques aussi, à titre de catalyseurs de l'opinion publique ; mais cela concerne également les centaines de milliers de citoyens (et plus) qui utilisent désormais la puissance de diffusion de Twitter et Facebook. Tous sont interpellés.

Ce qui a débuté comme un face à face sur les droits de scolarité est devenu, depuis la Loi 78, un combat sociétal axé sur les libertés fondamentales. C'est un débat qui égratigne la légitimité des gouvernants et des lois, qui pèse l'opportunité de la désobéissance civile et s'interroge sur la qualité et le coût de l'éducation postsecondaire, le rôle politique des associations étudiantes, le droit de manifester et de s'associer et la liberté d'expression. Le règlement de grands différends est rarement simple. Sous les slogans et grands titres, le bouillonnement social au Québec est riche, intense, complexe. C'est la démocratie à l'oeuvre et il faudra, tôt ou tard, s'efforcer de mieux la comprendre et lui faire confiance.

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