Nés pour un petit pain...

Pïerre Allard
Le Droit

L'érosion du français, au Québec et ailleurs au pays se poursuit dans l'indifférence générale. Les multiples interventions médiatiques et judiciaires d'un noyau de personnes conscientes et engagées, qui s'épuisent à défendre et à promouvoir la langue et la culture françaises, donnent parfois l'impression d'une levée de boucliers... mais qu'en est-il réellement ? Sous la surface, c'est malheureusement le calme plat.

Depuis une semaine, des manchettes se succèdent, chacune d'entre elles levant le voile sur un dossier linguistique qui devrait intéresser l'ensemble de la population. C'est une semaine comme les autres. Ni pire, ni meilleure. Nous avons appris, coup sur coup, que :

? l'affichage unilingue anglais fleurit à Rockland en violation du règlement municipal ;

? même la ministre Madeleine Meilleur souhaite que l'Université d'Ottawa demande une désignation en vertu de la loi provinciale sur les services en français ;

? le couple Thibodeau est encore devant les tribunaux contre les manquements linguistiques d'Air Canada ;

? le nombre de plaintes officielles contre l'affichage commercial en anglais augmente au Québec en dépit de la Loi 101 ; et

? le gouvernement Harper veut fermer le seul centre de sauvetage maritime capable de desservir les francophones dans leur langue le long du Saint-Laurent jusqu'au golfe.

La plupart de ces dossiers sont connus depuis longtemps et refont occasionnellement surface dans les journaux et médias électroniques. Entre les éclats périodiques, les problèmes perdurent et, le plus souvent, s'aggravent. Même l'élément nouveau dans cette brochette de mauvaises nouvelles - la fermeture du centre de sauvetage maritime de Québec - fait partie d'une tendance bien amorcée au sein du gouvernement fédéral actuel, et que personne ne semble en mesure de pouvoir freiner.

L'agglomération de Clarence-Rockland est majoritairement francophone et la ville s'est dotée d'une réglementation linguistique du nouvel affichage commercial. Pourquoi la question n'est-elle pas réglée alors ? Des commerçants continuent de violer impunément les règles municipales, ou les contestent carrément. La majorité francophone se fait-elle entendre ? Boycotte-t-elle ces commerces ? Poser la question, c'est y répondre.

L'Université d'Ottawa, où une nette tendance à l'anglicisation s'affirme depuis un demi-siècle, compte plus de 10 000 étudiants francophones ainsi qu'un effectif important de professeurs et d'administrateurs de langue française. S'il existe un milieu où l'on peut espérer un bouillonnement collectif, c'est bien l'université. Mais seule une petite minorité s'agite, et l'administration traîne les pattes. Se faire faire la leçon par une ministre du gouvernement, c'est un peu embarrassant.

La contestation d'Air Canada par le couple Michel et Lynda Thibodeau a déclenché l'an dernier une colère haineuse au Canada anglais, mais leur geste reste isolé. Combien de francophones oseraient les imiter à bord d'un avion ? La quasi-totalité resteraient bien tranquilles et commanderaient leur « 7up » en anglais... Si, par contre, Air Canada était confronté à des Thibodeau jour après jour, vol après vol, la question se réglerait-elle ?

Et l'augmentation du nombre de plaintes à l'Office québécois de la langue française (OQLF) en matière d'affichage commercial illustre de façon éloquente la situation d'un gouvernement à majorité francophone qui a les outils en main et qui ne s'en sert pas parce que l'opinion publique fait preuve d'une apathie chronique. À peine un millier de plaintes (et c'est déjà une hausse considérable) alors que des millions de francophones sont témoins d'un mépris quotidien à l'endroit de leur langue. C'est beaucoup dire...

Dans un tel contexte, le gouvernement Harper juge sans doute qu'il pourra remplacer le centre de sauvetage maritime de Québec et lui substituer une brochette de fonctionnaires « bilingues » à Halifax et Trenton sans trop de contrecoups. En matière linguistique, il a devant lui un peuple qui semble heureux d'être né pour un petit pain...

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