La situation est pourtant claire même si les enjeux au Moyen-Orient sont rarement simples. Au-delà des subtilités stratégiques de l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah, des divergences entre musulmans d'obédience sunnite et chiite (la majorité des Syriens sont sunnites, al-Assad est chiite), ou du branle-bas sociopolitique résultant d'un printemps arabe qui n'en finit plus en rebondissements, une vérité demeure, vieille comme le monde : le pouvoir quasi absolu corrompt, et ceux qui l'exercent s'y accrochent par tous les moyens.
À quelques exceptions près dans l'histoire de l'humanité, la démocratie reste un phénomène relativement récent. Quelques centaines d'années tout au plus. Dans un pays comme la Syrie, où la capitale, Damas, est vieille de 10 000 ans et qui n'a connu que quelques lueurs de liberté politique au cours du dernier siècle, la tradition est autoritaire. Mais en ce début du xxie siècle, plus personne ne vit en vase clos avec les nouvelles technologies. L'information circule malgré les entraves et la population syrienne, comme les autres humains, n'accepte plus en silence les anciens diktats.
Les droits qu'ils réclament, et pour lesquels ils sont prêts à risquer leur vie, la liberté de s'exprimer sans crainte, d'élire un gouvernement de leur choix, sont des droits que nous tenons pour acquis en Amérique du Nord. Ce sont des droits inscrits dans la charte des Nations unies. Nous les présentons à l'ensemble des peuples comme un modèle à suivre, même si entre 40 % et 50 % de nos citoyens ne se donnent même plus la peine de voter... Quoi qu'il en soit, armés de ces principes démocratiques, nous condamnons et, parfois, allons jusqu'à combattre des dictatures ou d'autres formes de régimes autoritaires.
Bien sûr, la réalité des interventions de la communauté internationale depuis la fin de la Première Guerre mondiale est loin d'être cohérente et a connu bien des ratés. Mais à travers le brouillard et les conflits, petits et grands, l'adhésion aux valeurs démocratiques a progressé. L'intervention de cette année en Libye aurait été impensable il y a un demi-siècle. Qui aurait cru que les pays de l'OTAN pourraient un jour, avec l'aval de la Ligue arabe, utiliser leur arsenal militaire contre les forces de Kadhafi pour protéger et soutenir une population civile en rébellion contre un dictateur en selle depuis 40 ans ?
La situation est différente en Syrie mais le nombre de morts dans la population civile rivalise avec le bilan libyen. On dénombre déjà environ 5000 tués depuis mars 2011, et des dizaines s'ajoutent tous les jours. On a eu droit à une accalmie ces derniers jours parce que le régime Assad a finalement accepté de recevoir des observateurs de la Ligue arabe, qui avait condamné la répression en Syrie, geste sans précédent, et qui menaçait de porter la question devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Le dictateur syrien a dissimulé ses troupes et caché ses blindés l'espace de quelques jours, mais le massacre reprendra dès que les observateurs auront plié bagages.
Le Canada a fermement condamné le président Assad en 2011 et imposé des sanctions essentiellement économiques. La Commission des droits de l'homme de l'Assemblée générale des Nations unies a adopté le mois dernier une résolution coparrainée par 60 pays, dont six nations arabes, condamnant la répression sanglante des manifestations en Syrie. Combien de milliers de morts de plus faudra-t-il pour que les reproches verbaux se transforment en bouclier armé ?