Les Franco-Ontariens ont compris cela depuis longtemps en réclamant et en obtenant un réseau d'écoles françaises. On s'était rendu compte que les anciennes écoles bilingues favorisaient l'assimilation des jeunes francophones. Même dans les écoles devenues françaises, la présence d'élèves unilingues anglophones (en immersion) entraînait les jeunes francophones à parler l'anglais. En Ontario, on a donc créé à l'élémentaire, au secondaire et au collégial des espaces où la culture française d'ici peut s'épanouir.
Le malheur, pour les Franco-Ontariens, c'est que ce principe d'homogénéité culturelle se soit arrêté au collégial. Les Acadiens ont complété leur réseau avec la création de l'Université de Moncton mais il n'existe toujours pas en Ontario d'université de langue française. Les étincelles provoquées par notre rédacteur Denis Gratton dans sa chronique Speak White et les commentaires subséquents du vice-recteur aux études de l'Université, Robert Major, auront rougi à cet égard de vieilles braises.
Au-delà de la polémique sur la directive un peu scandaleuse de l'Université, qui avait demandé à ses employés francophones de s'exprimer en anglais entre eux à une foire torontoise, M. Major a raison sur une donnée fondamentale du problème : l'Université d'Ottawa est souvent perçue comme une université de langue française par de nombreux anglophones. Ce qu'il ne dit pas, cependant, c'est qu'elle est depuis encore plus longtemps perçue par les Franco-Ontariens comme « leur » université.
C'était le cas à l'époque où je l'ai fréquentée, dans les années soixante, alors que les francophones y étaient majoritaires. À cette époque, de nombreux Franco-Ontariens, y compris la normalement très prudente ACFO, avaient réclamé la transformation de l'institution de la Côte de Sable en université de langue française. Depuis ce temps, la proportion de francophones a dramatiquement chuté au tiers seulement des effectifs, mais l'Université a conservé sa mission de promotion du français en Ontario. La perception demeure donc d'une institution franco-ontarienne.
La réalité est brutalement différente. L'Université d'Ottawa est devenue au fil des ans une institution où les étudiants anglophones occupent une position dominante et où, malgré de nets progrès dans des facultés telles que la médecine, nombre de francophones doivent toujours étudier partiellement ou entièrement en anglais. Alors que les anciennes 13e années offraient et que La Cité collégiale offre toujours des espaces francophones pour des motifs que tous comprennent, l'Université d'Ottawa oblige les étudiants de langue française, dont plusieurs n'ont que 17 ans, à évoluer dans un milieu bilingue à majorité anglaise. Peut-être n'y a-t-il pas de solution immédiate - peut-on songer éventuellement à un campus de langue française ? - mais le vrai problème est là.
Un peu comme dans la fonction publique fédérale, où les plus récentes statistiques démontrent un rétrécissement outrageux de milieux francophones déjà exigus. Nous apprenions en effet hier qu'à peine 5% des emplois fédéraux sont des emplois francophones, alors que le quart du pays parle et vit en français. Le français au travail, c'est comme le français à l'école. Sans espace, sans milieu qui lui soit propre, il ne peut s'épanouir. Il sera condamné à s'atrophier. La réalité, dans la fonction publique fédérale, c'est que les francophones doivent connaître l'anglais, alors que la grande majorité des anglophones peuvent demeurer unilingues.
Le bilinguisme que tous s'acharnent à défendre - avec raison - dans les institutions fédérales et ontariennes ne doit pas se limiter à dispenser des services dans les deux langues officielles. Il doit aussi offrir à la société francophone du Québec, aux communautés de langue française des autres provinces et particulièrement aux parlant français de la région de la capitale des espaces où ils se reconnaissent et auxquels ils pourront s'identifier.
Cet éditorial a été publié le 6 octobre 2005 dans les pages du Droit.