La liberté de parole en a pris un coup

Pierre Jury
Le Droit

La liberté de parole a été la principale victime, mardi, alors que la visite d'une commentatrice incarnant la droite américaine a été perturbée à l'Université d'Ottawa.

Plus de 1500 personnes s'étaient présentées à l'auditorium Marion, qui ne compte que 400 places. Comme la conférencière, Ann Coulter, cultive la controverse sur son chemin, le ton a vite monté dans la file d'attente et la police d'Ottawa a dû intervenir. Décision a été prise que la visite n'aurait finalement pas lieu pour des raisons de sécurité.

 

Ceux qui s'en réjouissent ont tort: il aurait été informatif et instructif d'entendre les propos de MmeCoulter, si ce n'est que pour voir de visu et entendre de nos oreilles ce que cette chantre de la droite américaine a à dire. Même si cela peut être dérangeant. Car nous apprenons par le choc des idées, pas qu'à se conforter de celles qui nous plaisent.

Historienne et avocate de formation, MmeCoulter tient un discours provoquant, narquois, parfois insultant pour ses cibles. Mais on ne peut nier qu'elle jouit d'une popularité certaine dans certains milieux. Elle a déjà publié sept livres aux titres évocateurs, du genre How to Talk to a Liberal, vendus à plus de 3 millions d'exemplaires. Sa renommée ferait en sorte qu'elle peut exiger plus de 20000$ pour ses discours.

Son apparition publique à Ottawa s'inscrivait dans le cadre d'une tournée de trois universités canadiennes cette semaine, amorcée lundi à London et devant se terminer à Calgary, ce soir.

Dans ses livres, ses chroniques sur Internet et ses conférences que l'on peut retracer un peu partout, il est clair que MmeCoulter cultive l'art de l'insulte, souvent très personnelle, et des doubles sens.

Ses propos sont particulièrement recherchés à cette époque où les démocrates de Barack Obama occupent la Maison-Blanche et dictent par leurs solides majorités le sens des politiques publiques. L'opposition républicaine, déroutée après la défaite de leur candidat à la présidence, John McCain, a été revigorée par le long et acrimonieux débat sur la réforme de la santé, qui s'est soldé par un vote pro-Obama, dimanche. De nombreux commentateurs de la droite ont émergé dans ce climat de controverse tendue où les camps étaient solidement divisés le long des frontières politiques. MmeCoulter est de ceux-là, et profite du moment, misant sur son ton acerbe, son esprit bien aiguisé et une image publique avantageuse.

C'est sans doute dans ce climat que François Houle, le vice-doyen aux affaires académiques de l'Université d'Ottawa, a pris la décision de prévenir directement MmeCoulter à l'effet que les lois canadiennes concernant la liberté de parole étaient différentes des pratiques en vigueur aux États-Unis. «Il existe une longue tradition au Canada de retenue, de respect et de considération dans l'expression d'opinions controversées et même provocatrices», a-t-il mis en garde. Il n'y avait rien là de bouleversant, d'un point de vue canadien. MmeCoulter aurait compris cela comme une menace voilée et a invoqué publiquement que ces propos étaient une incitation à la haine.

Cette perception est de toute évidence totalement loufoque, tout comme plusieurs autres de ses propos sur les musulmans, les gais, le profilage racial,etc.

Compte tenu de l'intérêt suscité par la visite de MmeCoulter à Ottawa, il aurait été sage que la conférence soit déménagée dans une salle plus grande. Mais cela était sans doute impossible à la dernière minute.

Tristement, tout cela donne de l'importance à Ann Coulter qui ne s'est pas gênée pour tourner l'affaire à son avantage. Elle a affirmé que «cela ne lui était jamais arrivé auparavant même sur le campus de l'université la plus stupide des États-Unis».

Ceux qui se réjouissent d'avoir stoppé dans l'oeuf une conférence où MmeCoulter aurait fait la promotion de la haine et de la discrimination n'ont pas de raison de le faire. M.Houle avait avisé la conférencière à l'avance. La condamner avant le fait est un triste événement qui ne fait que jeter du discrédit sur l'Université d'Ottawa, sur Ottawa et sur le Canada.

Pour paraphraser ce qu'aurait dit Voltaire: MmeCoulter, nous ne sommes peut-être pas d'accord avec ce que vous dites, mais nous nous battrons pour que vous ayez le droit de le dire... dans le respect des lois et des coutumes du Canada.

 

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