Il faut même se surprendre qu'un mariage entre ces deux partenaires n'ait pas déjà paru comme impossible aux yeux du Fonds de solidarité. Ce dernier aurait dû, depuis le départ, aviser Quebecor qu'une profonde incompatibilité de caractère rendait toute union invivable. De toute évidence, ni le président du Fonds de solidarité, Yvon Bolduc, ni Michel Arsenault, président de la Fédération des travailleurs du Québec, n'ont eu ce réflexe qui paraît d'une évidence élémentaire pour plusieurs autres.
Ça fonctionne mal à la FTQ depuis quelques mois. Il y a eu l'affaire des dépenses de Jocelyn Dupuis, de la FTQ-Construction, à l'automne, 125 000 $ de notes de frais en six mois qui ont mené à son congédiement. Puis, il a été révélé que M. Arsenault entretenait des liens inappropriés avec Tony Accurso, le propriétaire de Simard-Beaudry. Que le premier représentant des travailleurs de la construction du Québec fraie de façon intime avec l'un des gros employeurs n'a pas bien passé. Le mois dernier, le patron de la société immobilière du Fonds de solidarité, Guy Gionet, devait quitter son poste en raison des liens qu'il avait avec un sympathisant des Hells Angels.
Pour toutes ces raisons, c'est Michel Arsenault lui-même qui devrait s'interroger à savoir s'il a le doigté pour diriger le plus gros syndicat du Québec.
La participation du Fonds de solidarité FTQ au consortium dirigé par Quebecor, à quelque part, s'avère la goutte qui fait déborder le vase. Le Fonds de solidarité ne peut invoquer une quelconque zone grise en rapport avec Quebecor. Les Québécois savent bien quel genre de stratégie de relations de travail le patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, a adopté pour ses entreprises : celle de l'affrontement. Plutôt que de risquer de voir ses employés syndiqués lui imposer une grève, il décrète un lock-out. C'est ce qui se vit au Journal de Montréal, le 14e lock-out d'entreprise chez Quebecor depuis que M. Péladeau siège au conseil de direction. Cette manière de régler des problèmes de relations de travail, ou de réécrire les bases d'une industrie en bouleversement, est très regrettable, mais légale. Ce qui scandalise, c'est qu'un regroupement de syndicats comme la FTQ s'associe au même moment avec M. Péladeau dans un autre projet.
Ce même M. Péladeau que Michel Arsenault traitait « d'antisyndicaliste » il y a un an, et qu'il accusait de vouloir faire « du nivellement par le bas », voilà qu'il ne voit aucun problème d'en devenir le partenaire financier. Au nom d'une « occasion de faire du rendement pour nos membres ». C'est pourquoi M. Arsenault lance qu'il préfère « être au coude-à-coude avec Pierre Karl Péladeau plutôt qu'en face-à-face ».
Cette position du chef de la FTQ et de son employé du Fonds de solidarité fait abstraction d'un historique de respect des travailleurs par le Fonds de solidarité. Au milieu des années 2000, il n'y a pas si longtemps donc, le Fonds de solidarité s'est progressivement départi des 14 % d'actions qu'il détenait dans Vêtements de sport Gildan. Ce spécialiste du vêtement basé au Canada transférait progressivement toute sa production dans des usines d'Amérique centrale. En 2002, dans une usine du Honduras, Gildan a congédié 38 employés qui avaient demandé à se syndiquer. Une position intenable pour l'investisseur qu'était le Fonds de solidarité FTQ qui a rappelé par la suite que ses investissements faisaient l'objet d'une grille d'évaluation qui débordait des cadres juridiques et comptables. Était inclus dans l'analyse le « bilan social » sur le respect des normes du travail, les règles de santé et sécurité, le droit à l'association et la politique de rémunération.
Aux yeux du Fonds de solidarité FTQ, le bilan social de Quebecor ne peut obtenir la note de passage. Le mariage entre les deux partenaires ne peut être consommé et le « prêtre » Michel Arsenault, qui l'a béni, doit revoir sa profession de foi.