Les yeux du champion

Mohamed Ali s'est éteint vendredi à l'âge de... (Dan Grossi, Archives AP)

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Mohamed Ali s'est éteint vendredi à l'âge de 74 ans.

Dan Grossi, Archives AP

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CHRONIQUE / Je l'ai rencontré, moi, Ali. C'était le 20 octobre 2002, au SkyDome, à Toronto.

Notre contact fut bref. Une affaire de cinq ou six secondes. Juste assez longtemps pour que le triple champion mondial des poids lourds me fasse un cadeau, mais pas assez pour qu'il m'en explique la signification.

Quatorze ans plus tard, quand je repense à cette journée, j'en ai encore des frissons dans le dos.

Je n'exagère pas une miette.

En ce dimanche gris, «The Greatest» était l'invité d'honneur des Argonauts de la Ligue canadienne de football. À la mi-temps d'un match contre les Renegades, on l'avait promené un peu partout sur le terrain à bord d'une voiture décapotable pour lui permettre de saluer la foule.

Au terme de sa balade, on lui avait monté une conférence de presse dans un des salons du stade.

Je m'y étais rendu. Toutefois, pour m'assurer de ne pas rater complètement le troisième quart, j'avais choisi un siège situé tout près de l'allée centrale. Je pouvais m'esquiver à n'importe quel moment.

Quand Ali a franchi les portes, le silence s'est installé. Il s'est avancé lentement, chancelant, vers le podium. Après avoir effectué quatre ou cinq pas, il s'est immobilisé brusquement à ma hauteur. Il a fouillé dans la poche intérieure de son veston pour en sortir une petite liasse de billets verts. Il m'en a tendu un. C'était un faux billet d'un million de dollars américain.

Quand j'ai relevé la tête pour le regarder, Ali me fixait. Il me pointait de son index tremblotant. Il avait alors 60 ans, mais il paraissait bien plus vieux. On lui aurait facilement donné 10, même 15 ans de plus.

À plusieurs égards, le Parkinson l'avait déjà battu.

Si vous aviez vu ses yeux, par contre. Son regard, lui, n'avait absolument rien perdu.

Pendant un très bref moment, il m'a fixé en essayant de se faire le plus menaçant possible. Comme si j'étais son prochain adversaire.

Ça devait être une belle façon pour lui de s'amuser. C'était peut-être aussi un petit coup d'ego. Peut-être cherchait-il à montrer aux jeunes qui ne l'avaient jamais vu boxer qu'il avait été, à une autre époque, redouté de tous.

Vous voulez savoir le pire? Ça fonctionnait.

Devant ce vieillard malade, je vous jure que mon sang a glacé.

J'ai bien voulu que ça ne paraisse pas trop. Je suis resté assis, bien droit sur ma chaise, à le regarder en silence. 

Ali ne s'est pas éternisé, il a poursuivi son chemin. Il a donné d'autres faux billets aux trois ou quatre «chanceux» qui étaient assis devant moi.

Ne me demandez pas ce que cette mise en scène signifiait. Le journaliste sportif recrue que j'étais à l'époque n'a jamais osé poser une seule question durant la conférence de presse. Je me suis toujours consolé en me disant que mes «vétérans» confrères n'ont pas osé lui parler de sa «générosité», non plus.

Quatorze ans plus tard, il me reste de cette rencontre une seule certitude. 

Je conserve beaucoup de sympathie pour Sonny Liston, George Foreman et tous les autres qui ont croisé le chemin de Cassius Clay quand il était au sommet de sa forme, de sa puissance, de son art.

Ce regard, rattaché à l'homme qu'il était à l'époque, devait mener à de brèves, mais sérieuses remises en question. Juste avant le son de la cloche, ses challengers devaient se dire que le fait de grimper dans un ring avec lui n'était pas une très bonne idée.

***

Je ne me souvenais plus très bien de ce qu'Ali avait dit durant sa conférence d'octobre 2002 à Toronto. Je suis donc allé faire un tour dans nos archives.

Je constate qu'il fut beaucoup question de sa santé. Sa présence au Canada s'inscrivait dans une campagne de récolte de dons pour les différents organismes qui combattent la maladie incurable dont il était atteint.

À un certain moment, un confrère lui a demandé si le Parkinson était l'adversaire le plus redoutable qu'il avait affronté.

«Non. Mon adversaire la plus vorace fut ma première épouse», a-t-il répondu.

Dans les collections de ses meilleures déclarations qui circulent un peu partout sur Internet, on ne voit pas toujours à quel point cet homme était doté d'un solide sens de l'humour.

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