La fierté d'un nouveau souffle

L'ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney.... (La Presse)

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L'ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney.

La Presse

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Le Droit

Brian Mulroney, ex-premier ministre du Canada

Allocution prononcée à l'ambassade de France, hier, à l'occasion de la remise d'insignes de Commandeur dans l'Ordre national de la Légion d'honneur de la République Française.

Mes premiers mots, Monsieur l'ambassadeur, doivent être pour remercier, à travers votre personne, le président de la République Française, M. François Hollande, de l'honneur insigne qui m'est accordé aujourd'hui.

Je suis aussi très touché de la présence du premier ministre Trudeau, qui saura, j'en suis sûr, donner un nouvel éclat à la relation Canada-France, dont nous sommes tous les héritiers et les héritières.

Je reçois cette distinction historique avec une grande fierté mais aussi avec un sentiment de profonde gratitude à l'égard de mes compatriotes qui m'ont permis de représenter leurs intérêts et leurs espoirs durant neuf ans.

La plénitude du temps rendra éventuellement un jugement impartial et équilibré sur la façon dont je me suis acquitté de cette responsabilité.

Je ne ressens aucune hésitation, cependant, à exprimer une fierté spéciale d'avoir pu, du début à la fin de mes deux mandats électoraux, donner un nouveau souffle aux relations qui lient notre pays à la France, l'une de nos deux mère - patrie, et favoriser le rayonnement de notre personnalité française grâce à notre participation à la francophonie internationale.

L'endroit même où nous nous trouvons aujourd'hui, dans cet édifice majestueux, imprégné du génie français, rappelle, comme je l'ai dit le 18 novembre 1991, devant l'Association France-Amérique, réunie dans le salon du Sénat français, qu'il « existe entre nos pays, entre nos peuples, bien davantage que de l'amitié. Il y a plus de quatre siècles, l'histoire nous a unis pour toujours. »

Il y a 400 ans, en effet, la rivière qui coule derrière nous a porté vers de nouvelles explorations le grand Samuel de Champlain, le fondateur de Québec, le fondateur du Canada.

Mais, à la veille du 150e anniversaire de la fédération canadienne, il faut bien avouer que les relations entre le Canada et la France n'ont pas toujours été comme un long fleuve tranquille. La représentation du visage français de notre pays à l'étranger, en particulier, n'a pas toujours reflété la réalité de notre histoire.

Quand je suis arrivé au gouvernement, le Canada était reconnu depuis plus de 50 ans comme un des pays fondateurs du Commonwealth, la communauté des pays ayant fait partie de l'Empire britannique. Cette association a rendu de précieux services au Canada, et continue à en rendre, comme à la plupart de ses membres. C'est là, d'ailleurs, que j'ai pu exprimer le plus vigoureusement notre opposition au régime de l'apartheid en Afrique du Sud.

Mais malgré les efforts de plusieurs guides visionnaires, déployés pendant plusieurs décennies, dont les présidents Senghor, Diori et Bourguiba, les pays francophones n'avaient jamais réussi à se mobiliser dans un semblable forum.

Cet insuccès découlait en grande partie de l'incapacité de gouvernements canadiens et québécois successifs de s'entendre sur un mode de participation acceptable du Québec, notre seule province majoritairement francophone.

J'étais fermement résolu à mettre fin à cette impasse.

Deux mois seulement après mon élection comme premier ministre du Canada, en novembre 1984, j'ai accueilli un premier visiteur étranger en la personne du premier ministre de la France, Laurent Fabius, lui aussi fraîchement porté à la direction de son pays, à 37 ans.

Dès l'arrivée du premier ministre Fabius en sol canadien, j'avais souligné que sa visite serait l'occasion de « consolider les rapports privilégiés et de raviver l'esprit de collaboration qui existent entre nos deux pays.»

C'est aussi l'objectif que j'ai poursuivi avec les successeurs de M. Fabius, les premiers ministres Jacques Chirac, Michel Rocard, Édith Cresson, Pierre Bérégovoy et Edouard Balladur.

Mais je me souviens avec une émotion particulière que le compagnon le plus constant, celui qui a été à mes côtés à partir de la naissance du Sommet de la francophonie, que nous avons réalisée ensemble, dès 1986, jusqu'à mon retrait de la vie politique, en 1993, après quatre de ces sommets, a été le président François Mitterrand, un homme d'une vision, d'une sagesse et d'un courage exceptionnels.

Je dois dire que j'aimais bien, aussi, la façon dont le président Mitterrand prononçait mon prénom, que j'entendais comme « Brillant »... c'était une prononciation qui n'était pas courante au Canada...

Le président Mitterrand avait bien compris que le renouveau des relations Canada - France comportait nécessairement la reconnaissance explicite de la légitimité de relations directes entre le gouvernement du Québec et celui de la France, à l'intérieur du cadre constitutionnel canadien.

Après la conclusion d'une première entente en novembre 1985, suite à une collaboration spéciale avec le premier ministre du Québec Pierre-Marc Johnson, puis d'une entente semblable avec le gouvernement du Nouveau-Brunswick dirigé par le premier ministre Hatfield, seule province canadienne officiellement bilingue, quelques semaines plus tard, le Canada pouvait enfin prendre sa place parmi les 31 pays réunis à Versailles le 17 février 1986, pour le premier Sommet de la francophonie.

Depuis ce temps, le Canada et la France sont devenus les deux chefs de file et les deux principaux piliers financiers de la Francophonie, comme le Canada et la Grande-Bretagne l'étaient déjà au sein du Commonwealth.

(En anglais dans le texte) [I had wanted la Francophonie to reflect the reality of Canada's much valued and admired official bilingualism status - created by the Prime Minister's distinguished father - and allow the rich French speaking dimension of our country's unique personality to flourish on the international scene. And that is precisely what happened.]

Et cette oeuvre est durable : la semaine dernière, 30 ans après sa fondation, notre premier ministre Justin Trudeau a représenté avec des résultats impressionnants notre pays au seizième Sommet qui a eu lieu à Madagascar, réunissant 54 pays membres, 23 observateurs, 3 états associés, sous la présidence de la nouvelle Secrétaire générale, Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada.

La création du Sommet de la francophonie a donné naissance à une nouvelle relation, féconde et durable, entre la France et le Canada.

Bien sûr, le sommet a rapidement permis la réalisation de projets bilatéraux de grande portée, comme TV5. Mais la France et le Canada, les deux seuls membres de la Francophonie faisant aussi partie du G7, sont rapidement devenus aussi des collaborateurs intimes et efficaces au niveau international dans des dossiers aussi variés que l'effacement de la dette africaine, la lutte pour la libération de Nelson Mandela et la création de conditions qui ont permis au président Gorbatchev de poser des gestes historiques dans sa démarche vers la démocratisation de l'URSS.

J'ai eu le privilège d'occuper les fonctions de premier ministre du Canada à l'époque où les autres pays du G7 étaient notamment représentés par madame Thatcher et messieurs Reagan, Kohl, Andreotti et Nakasone, des dirigeants de talents extraordinaires.

C'était l'apogée de la Guerre Froide.

Je peux vous affirmer qu'aucun d'entre eux ne surpassait le président de la République, François Mitterand, en ce qui est de l'intelligence, de l'éloquence et du leadership. Pendant les quelque dix années au cours desquelles j'ai pu collaborer avec lui, j'ai toujours considéré qu'il était l'un des vrais grands leaders politiques de l'histoire moderne, qui a défendu avec fermeté et illustré la renommée de la France universelle avec élégance et efficacité.

J'ai toujours cru que le devoir le plus impérieux d'un premier ministre canadien est de veiller à l'unité du pays, dans le respect de la diversité de sa population. 

Cela veut dire accorder à nos Premières Nations les mêmes avantages, les mêmes possibilités et les mêmes droits dont bénéficient tous les Canadiens et Canadiennes.

Cela veut dire reconnaître - en parole et par des mesures concrètes - que le Québec doit toujours pouvoir préserver et développer sa langue, sa culture et ses institutions propres.

Cela veut dire que nos minorités de langues officielles, partout au pays, doivent pouvoir s'exprimer et grandir dans la langue de leurs parents et de leurs ancêtres.

Et cela veut dire que nous devons accueillir avec générosité, sans arrière-pensée et sans réticence, tous ceux et celles qui veulent se joindre loyalement et légalement à la famille canadienne.

Bien sûr, nous ne sommes pas tous francophones de naissance; une minorité seulement de Canadiens, en fait, peut dire « nos ancêtres les Gaulois. »

(En anglais dans le texte) [I would like to believe that President Hollande of France may have thought about Canada's unique and rich bilingual and multicultural character when he bestowed an honour created by Napoléon Bonaparte in 1802, on the descendant of Irish immigrants, born in Baie-Comeau, Québec, on the far North Shore of the Saint-Lawrence River.

I would like to believe that but, I am also realistic enough to appreciate that Napoleon himself - if he returned today - might be somewhat surprised, if not startled, to see what has been done in his name.]

Mais tous les Canadiens et Canadiennes, que leurs ancêtres soient débarqués à Québec peu après Champlain ou qu'ils aient eux-mêmes atterri à l'aéroport de Montréal ou de Toronto il y a quelques années, partagent cet immense privilège de vivre dans un pays dont la splendeur et la grandeur ont été découvertes, explorées et développées dans sa toute première jeunesse par des hommes et des femmes venus de France, que j'assure aujourd'hui de notre respect continu et de notre affection profonde.

Vive la France!

Vive le Canada!

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