Le mal hollandais

Pierre Jury
Le Droit

Les économistes s'en donnent à coeur joie pour essayer de déterminer jusqu'à quel point le Canada pourrait souffrir du «syndrome hollandais». Ce mal bizarre ne nous rend pas malade individuellement, mais peut affecter notre économie. Il met en lien les ressources naturelles et le secteur manufacturier d'un pays dans un effet inversement proportionnel. Mieux va le premier, pire va le second, par le jeu de l'appréciation de la monnaie.

Le phénomène a pris le nom de «syndrome hollandais» car il a été constaté aux Pays-Bas après la découverte de gaz naturel en 1959. Cette nouvelle ressource a provoqué un certain boom économique, en même temps qu'un affaiblissement du secteur manufacturier.

Au Canada, l'extraction du pétrole des sables bitumineux a connu une croissance accélérée au cours des 10 ou 15 dernières années, avec la hausse correspondante du prix du brut. Cette même période a vu un ralentissement du secteur manufacturier au Canada, des industries principalement situées en Ontario, mais un peu aussi au Québec. Il n'en fallait pas plus pour que le chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, accuse le secteur pétrolier albertain d'avoir eu, en provoquant une hausse de la valeur du dollar canadien, des effets délétères sur l'économie ontarienne.

Peut-être n'était-ce que des commentaires partisans, destinés à placer M. Mulcair comme le grand défenseur des Ontariens, une province où son parti doit gagner des sièges pour espérer former le gouvernement en 2015.

Après tout, plusieurs Canadiens, surtout dans l'est du pays, ont l'impression que le premier ministre Stephen Harper est davantage le défenseur de l'économie albertaine que le grand arbitre entre toutes les régions du Canada...

Une chose est sûre: dans les provinces productrices de pétrole, la réaction a été immédiate. Le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, et son homologue albertaine, Alison Redford, sont aussitôt passés à l'attaque. Cette dernière a même lancé qu'elle refuserait de rencontrer le chef néo-démocrate tant qu'il n'aurait pas suivi un cours accéléré sur le secteur du pétrole des sables bitumineux.

Comme par hasard, Thomas Mulcair doit visiter Fort McMurray, la semaine prochaine.

Plusieurs ont accusé M. Mulcair de s'être livré à une attaque divise sur le pays, mettant en opposition l'Alberta et l'Ontario. Il est attendu d'un chef de parti qu'il se tienne loin de telles attaques et bâtisse des ponts entre les régions du Canada.

Maladie hollandaise ou non, le fait est que le secteur manufacturier est chambranlant depuis la hausse du dollar. Mais les causes de ce déséquilibre ne reposent pas toutes sur les épaules de l'Alberta, ou du secteur des ressources naturelles. La cour active menée après du secteur manufacturier par d'autres régions de l'Amérique du nord, entre autres en laissant miroiter des aides financières substantielles, a également été douloureuse pour l'est du pays. Parlez-en aux ex-employés d'Aveos, qui ont vu des centaines de leurs 2600 emplois délocalisés récemment vers le Salvador, ou aux 1300 travailleurs de l'usine d'aspirateurs Electrolux, qui ont vu leurs jobs déménager au Tennessee. Ils n'ont rien à redire des sables bitumineux de l'Alberta.

Là où le Québec en veut à l'Alberta et au gouvernement fédéral qui l'appuie les yeux fermés, c'est dans sa politique aveugle de dénigrement des effets pervers de cette industrie sur l'environnement, sur les politiques environnementales qui ont réduit comme peau de chagrin, sur les efforts de lutte aux changements climatiques qui sont balayés sous le tapis de peur que cela n'enraye le moteur économique des sables bitumineux. Et personne n'a le droit de mentionner les mots «protocole de Kyoto», devenus tabous et destructeurs de jobs.

L'Ontario n'a pas grand leçon environnementale à donner à l'Alberta, avec ses centrales au charbon et son secteur automobile tributaire du prix du pétrole. Mais le Québec, davantage. Un jour, et il arrivera plus vite que M. Harper ne le croit, les problèmes environnementaux du Canada le rattraperont au détour. Elle est davantage là, la mise en garde de Thomas Mulcair.

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