Le statut de Las Vegas comme capitale culinaire est aujourd'hui aussi reconnu par l'édition de son propre Guide Michelin, alors que le Canada tout entier n'a pas encore reçu cet honneur.
Les casinos ont pendant des décennies occupé toute la place à Las Vegas. Ce n'est que depuis une douzaine d'années que les autorités locales ont remarqué que 59 % de l'activité économique n'est pas générée par le jeu, mais par tout le reste, dont la gastronomie.
Ce qui a fourni une belle occasion d'aller voir ce qui se passait du côté d'Atlantic City...
Je vous parle souvent de tourisme gourmand parce que je sais que c'est une préoccupation grandissante des lecteurs de cet espace. Que vous décidiez d'aller en voyage à Las Vegas, à Paris... ou juste pour une escapade de deux jours à Toronto ou Montréal, vous ne voulez pas vous satisfaire de McDonald's ou du restaurant de l'hôtel. Il ne faut pas non plus nécessairement dépenser une fortune pour mieux manger qu'à l'adresse la plus évidente. Parfois, le petit bijou de restaurant de quartier se trouve à deux coins de rue. Encore faut-il le savoir...
Questionnement
Las Vegas a été une destination marquante parce que mes attentes étaient très modestes. Oui, il y aurait ces buffets tout-inclus dans les casinos. Et oui, il y aurait ces restaurants qui appartiennent aux quelques grands chefs des États-Unis. Nous parlons ici du chef des stars, Wolfgang Puck, des Mario Batali et Michael Mina, et des forts solides personnages comme Charlie Trotter, du restaurant éponyme à Chicago. L'une des découvertes fut de voir une demi-douzaine de grands chefs français qui ont aussi des établissements à leurs noms, à défaut d'y être en permanence. Pensons ici à Joël Robuchon, à Pierre Gagnaire, à Guy Savoy, et jusqu'à tout récemment, Daniel Boulud.
Et à Atlantic City ? Les Canadiens-français connaissent bien cette petite ville balnéaire du New Jersey, et toutes ces voisines le long de l'océan Atlantique, de Sandy Hook, tout au nord, jusqu'à Cape May, au sud, en passant évidemment par Wildwood. Je l'avais fréquentée, avec mes parents, avant l'arrivée des casinos en 1978 qui ont radicalement changé son bord de mer, quoique le fameux boardwalk est toujours là.
Depuis quelques années cependant, Atlantic City est au coeur d'un profond questionnement sur son avenir et sur ses attraits. Les joueurs de New York, à deux heures au nord, et de Philadelphie, à une heure à l'ouest, et d'un peu partout sur la Côte est, n'ont plus qu'Atlantic City en tête. Depuis 20 ans, plein de territoires autochtones ont ouvert des maisons de jeu, notamment Foxwoods et Mohegan Sun, au Connecticut. et en Pennsylvanie aussi. À Atlantic City, les casinos sont là pour rester mais tout le monde est aujourd'hui d'accord pour dire qu'Atlantic City doit suivre l'exemple de Las Vegas et diversifier ses attraits et ses revenus. Car si Las Vegas tire une majorité de ses recettes loin des tables de jeu, ce n'est pas le cas d'Atlantic City. Dans un reportage du New York Times, en 2007, la publication Gaming Industry Observer les estimait à 10 %.
C'est ici que la gastronomie entre en scène.
Wynn et Borgata
À Las Vegas, Steve Wynn a misé fort sur le luxe et la gastronomie. L'hôtel Wynn et son voisin, le Wynn Encore, sont aux devants de la scène culinaire du Nevada.
Au New Jersey, l'hôtel Borgata a suivi la même route. C'est LA destination des gourmands à Atlantic City. C'est le seul complexe où l'on mise sur des chefs-vedettes : Bobby Flay, Puck et Michael Mina.
La culture culinaire de Vegas est totalement étrangère à son milieu géographique ; ce n'est pas le cas à Atlantic City. La forte population italienne de New York et du New Jersey a fortement teinté l'offre gastronomique du bord de mer. Partout dans les casinos, c'est la même chose. Tenez, prenons au hasard le Caesars': de l'italien (un buffet, Piazza, un italien traditionnel, Primavera, et un italien moderne, Mia), un bar sportif et deux grilladeries (Morton's, une grande chaîne américaine, et Nero's Grill). Et un bar à nouilles, Kwi, l'une des nouvelles tendances. C'est la même chose au Harrah's : de l'italien (Club Cappuccino et Polistina), une grilladerie (D'zio, pour sa formule brésilienne très tendance, et The Steakhouse,) et pour faire original, des produits de la mer (Bluepoint Bar). Idem pour le Tropicana, le Trump Taj Mahal, le Resorts, etc.
Ces offres sont reproduites presque partout pareil, tant à Atlantic City qu'à Las Vegas. Et cela vous explique pourquoi le Hilton du Lac-Leamy a changé son restaurant Arôme pour une formule grilladerie, après une courte vocation de restaurant français. Parce qu'outre le buffet Banco, le steak est ce qui attire les joueurs, surtout masculins.
10 ans de retard
Hors des murs des casinos, le choix des tables ressemble à ce que l'on trouverait dans toute autre petite ville touristique. L'Angelo's Fairmount Tavern est un classique raisonnable avec ses boiseries et ses photos des vedettes aux murs. L'autre incontournable est le White House Sub Shop, avec ses immenses sous-marins (11 à 15 $) qui nourrissent un Américain ou trois Canadiens. À toute heure du jour depuis 1946, on y fait la file. La scène culinaire d'Atlantic City compte une bonne dizaine d'années de retard sur Las Vegas. La réflexion qui s'est amorcée depuis 2005 s'est heurtée à un obstacle mondial : la récession qui a stoppé net depuis 2009 les nouveaux projets de casinos. Il faudra trouver des milliards pour redémarrer ce chantier qui aurait créé une masse critique d'offre gastronomique à Atlantic City. Ce n'est juste pas dans les plans pour le moment. Et le vieillissement d'Atlantic City y est plus évident, les obstacles plus nombreux. Mais certains éléments de renouveau se mettent en place. J'ai visité « AC », comme on dit là-bas, parce qu'on y a lancé un incroyable salon gastronomique, le Food & Wine Festival, en août. Au plan artistique, de jeunes vedettes remplacent les imitateurs d'Elvis et de Sinatra. Les Black Eyed Peas étaient à Atlantic City quelques jours après mon passage. Un nouveau train rapide relie New York et Atlantic City pour 29 $ aller-retour. Qui sait s'il ne pourrait pas servir un jour à des touristes basés à Atlantic City qui voudraient passer un week-end à la Grosse Pomme ?
Dans trois ou quatre ans, en continuant d'investir dans sa gastronomie, Atlantic City pourrait s'avérer d'intérêt pour les gourmands. Une destination à surveiller... pour ceux qui fréquentent déjà New York.
Reportage réalisé avec la collaboration de l'Atlantic City Convention & Visitors Authority et la chaîne hôtelière Harrah's Resorts.