Il y a 100 ans, la bataille des épingles à chapeaux

Les soeurs Diane et Béatrice Desloges, Guigues d'Ottawa,... (Archives de la Ville d'Ottawa, CA-0283)

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Les soeurs Diane et Béatrice Desloges, Guigues d'Ottawa, sont assises à l'avant, autour d'une petite table. En plein centre, entre les soeurs, on retrouve leur mère Marie-Blanche Desloges.

Archives de la Ville d'Ottawa, CA-0283

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«Les mères de famille revendiquent leurs droits et montent la garde», écrivait LeDroit.

Nous sommes il y a un siècle, en janvier 1916. L'école Guigues d'Ottawa est devenue l'un des symboles de la lutte des Franco-Ontariens contre le Règlement XVII interdisant, à l'échelle provinciale, l'enseignement dans la langue de Molière au-delà de la deuxième année.

Les soeurs Diane et Béatrice Desloges, institutrices à l'école du 159, rue Murray, n'ont pas hésité à s'y opposer. Après avoir enseigné dans un autre local à l'automne, elles ont décidé de défier le gouvernement et de recommencer à enseigner à l'école Guigues, où les autorités avaient précédemment envoyé deux autres institutrices, les demoiselles Lafond, pour livrer leur enseignement en anglais... devant des classes vides.

L'édition du 4 janvier du Droit, alors publié en après-midi, rapportait que «les demoiselles Desloges ont repris possession de leurs classes ce matin à l'école Guigues». «Les mères de famille les y ont conduites et les ont protégées tout l'avant-midi durant et continuent de monter la garde cet après-midi», poursuivait le récit du quotidien.

En montant la garde, les mères ont dû faire face aux policiers, qu'elles ont repoussé, entre autres, avec leurs épingles à chapeaux. L'accessoire est depuis associé à la lutte menée par les Franco-Ontariens, dont l'histoire demeurera à jamais teintée par ce qui est aujourd'hui appelé «la bataille des épingles à chapeaux».

Altercations avec les forces de l'ordre et avec les représentants de la «Petite Commission» chargée de faire respecter le Règlement XVII se sont ainsi multipliées, il y a 100 ans, à l'école Guigues. L'établissement représente «nettement le symbole de la résistance au Règlement XVII», souligne l'expert-conseil en histoire et en patrimoine, chercheur et auteur Jean Yves Pelletier, spécialiste de ce dossier.

Fin janvier, des milliers d'écoliers envahissent les rues d'Ottawa afin de réclamer que les enseignants des écoles bilingues soient rémunérés. D'autres manifestations du genre auront lieu jusqu'au printemps. Les «gardiennes des écoles» continuaient aussi leur lutte devant les établissements en grève.

Les écoles ont pu ouvrir leurs portes à la rentrée 1916, mais la victoire n'était pas encore assurée. Vint ensuite un premier gain devant le Conseil privé de Londres, qui a déclaré la Petite Commission illégale. C'est à ce moment, raconte Jean Yves Pelletier, que le Conseil des écoles séparées d'Ottawa a pu reprendre ses activités et payer ses enseignants.

La victoire ultime n'est toutefois arrivée qu'en 1927, lorsque le Règlement XVII a été invalidé.

Nouvelle vocation

Fermée en 1979 en raison d'un manque d'élèves, l'école Guigues s'est trouvé une nouvelle vocation en 1997 en accueillant le Centre de jour Guigues, aujourd'hui appelé le Centre de services Guigues. Jean Yves Pelletier avait alors rédigé un cahier-souvenir pour souligner l'événement. 

L'organisme a aussi souligné, en 2004, le centenaire de la construction de l'édifice de la rue Murray. Tant devant l'immeuble qu'à l'intérieur, plaques, textes et photos permettent aux visiteurs d'en apprendre davantage sur la lutte qui s'y est déroulée il y a maintenant un siècle.

Le rôle du journal «Le Droit»

Si plusieurs se rappellent du rôle joué par LeDroit dans la lutte pour la sauvegarde de l'Hôpital Montfort à la fin des années 1990, les premiers lecteurs du quotidien ont quant à eux été témoins d'une autre grande bataille franco-ontarienne, celle contre le Règlement XVII.

Ce règlement interdisant l'enseignement en français à la grandeur de l'Ontario a été à l'origine même de la fondation du quotidien, dont la devise est, depuis plus d'un siècle maintenant: «L'avenir est à ceux qui luttent.»

Au cours des événements de 1916 à l'école Guigues, Le Droit n'a pas hésité à prendre position contre le gouvernement, mais aussi contre les journaux anglophones. L'historien Jean Yves Pelletier rappelle qu'en février 1913, soit un mois avant la toute première édition du Droit, le père Charles Charlebois, qui dirigera le journal, avait déclaré que «l'unique moyen d'atteindre l'opinion, c'est un journal qui fera la propagande à outrance de la vérité; c'est un journal soumis à un programme franchement catholique avant tout, et sincèrement canadien-français ensuite».

Extrait du texte «L'imbroglio scolaire à Ottawa» (vendredi 7 janvier 1916)

Les comptes-rendus que certains journaux anglais donnent de cette journée sont injustes, provocateurs et d'une partialité révoltante. Ils valent la peine d'être conservés pour référence future. Ils ont monté, une fois de plus, leur mépris des convenances et de la vérité quand il s'agit des Canadiens français; angry women, angry bilingual crowds, etc.; voilà le langage dont ils se servent.

Quant à l'impartialité, ce serait une chose bien surprenante d'en trouver dans ces rapports. Toute la campagne contre les écoles bilingues en est une de mensonges, d'intrigues et de calomnies. Les ennemis des écoles bilingues ont trompé le gouvernement comme ils trompent le public.

Si l'on voulait simplement être honnête et franc la lutte serait vite réglée car l'opinion publique ne tolérerait pas plus longtemps cette persécution honteuse qui ne peut que faire détester le nom anglais, et jeter dans les foules, surtout chez les jeunes, une étrange conception du fair play britannique.

Si l'on voulait voir la situation vraie, on s'apercevrait que déjà il y a dans le peuple un courant très prononcé contre l'autocratie anglaise.

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