La jeunesse révoltée d'Aaron Driver

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Aaron Driver, alors qu'il quittait le tribunal en février 2016. IL a été tué par la GRC.

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Paola Lorrigio
La Presse Canadienne
Strathroy, Ontario

Le jeune homme soupçonné d'avoir comploté pour perpétrer une attaque terroriste dans une ville canadienne était un solitaire et un inconnu dans la petite ville du sud-ouest de l'Ontario où il est mort durant une confrontation avec la police mercredi.

Mais le passé d'Aaron Driver fournit quelques indices au sujet de la transformation de ce fils chrétien d'un caporal de l'Aviation royale canadienne en un sympathisant du groupe armé État islamique (ÉI).

Aaron Driver, qui était âgé de 24 ans, avait abandonné l'école au secondaire et vivait avec sa soeur, Eileen Driver Dumont, à Strathroy, à l'ouest de London, en Ontario, sous des conditions imposées par un tribunal.

Mme Driver Dumont est mariée et mère de quatre enfants. Le père du jeune homme, Wayne Driver, réside à Cold Lake, en Alberta. Sa mère est morte lorsqu'il avait sept ans.

Dans une entrevue accordée au «Toronto Star» en février 2015, Aaron Driver avait confié avoir profité du fait que sa famille immédiate n'était pas très présente lorsqu'il était plus jeune.

«J'ai beaucoup fait la fête, avait-il dit dans cette entrevue accordée sous son nom musulman, Harun Abdurahman. J'ai eu quelques problèmes. Mais je pense que j'ai fini par décider que je ne voulais pas vivre ma vie comme cela. Je cherchais quelque chose de différent.»

Toujours durant son entretien avec le journal torontois, il avait indiqué avoir commencé à étudier le Coran et avoir été attiré par «le mode de vie universel» proposé par l'islam. Ses proches, de leur côté, croyaient que cet intérêt était passager.

«Étant membres de l'armée, ils étaient impliqués dans les combats contre les musulmans, directement ou indirectement», avait commenté le jeune homme.

La Presse canadienne n'a pas été en mesure d'obtenir les commentaires de la famille d'Aaron Driver. Son père a cependant affirmé sur les ondes de CTV qu'il n'avait pas vu son fils depuis deux ans. Il avait récemment essayé de reprendre contact avec lui, mais ce dernier lui avait raccroché au nez.

«C'est plutôt incroyable. Comment a-t-il pu aller aussi loin? Et là, j'ai réalisé: «Oh mon Dieu, mon fils est mort. À quoi pensait-il?»», a raconté Wayne Driver.

Il a ajouté qu'Aaron était un enfant heureux qui avait «changé» après la mort de sa mère. «Je crois qu'il m'a un peu blâmé pour la mort de sa mère et il est devenu très renfermé par la suite», a précisé M. Driver.

À Strathroy, la plupart des voisins interrogés ont dit qu'ils ne voyaient jamais Aaron Driver ou qu'ils ne le connaissaient pas. Ce n'est toutefois pas le cas des chauffeurs de Leo's Taxi Service.

«Nous l'avons souvent conduit au travail et ramené à la maison. C'était un garçon gentil et poli, qui disait «merci» et «bonne journée», des trucs comme ça. Personne n'aurait jamais pensé que quelque chose comme ça pourrait se produire», a relaté Brenda Carreiro, qui dirige l'entreprise avec son mari, Eddy.

«J'aimais beaucoup ce garçon. C'était un garçon adorable, très poli avec moi», a ajouté Eddy.

Dans une entrevue avec CBC en juin 2015, Aaron Driver s'était fait demander ce qu'il faudrait pour revoir ses principes proterroristes.

«Ce qu'il faudrait, c'est que l'Occident arrête de tuer des musulmans, vous savez, qu'il cesse de les bombarder. Qu'il cesse d'arrêter des musulmans, avait-il répondu. Assumez la responsabilité des crimes que vous avez commis par le passé et restez chez vous, occupez-vous de vos propres problèmes au lieu d'essayer de résoudre ceux des autres en lançant des bombes sur eux ou en tentant de les forcer à adopter la démocratie.»

Des questions entourant l'ordonnance préventive d'Aaron Driver

Le fait qu'Aaron Driver ait pu planifier une attaque terroriste malgré un engagement à ne pas troubler l'ordre public démontre, selon plusieurs experts en sécurité et en radicalisation, l'inefficacité de cette ordonnance face à des individus à l'idéologie extrémiste.

L'engagement à ne pas troubler l'ordre public a été présenté comme un outil pour contrôler les sympathisants djihadistes n'ayant pas encore commis d'infraction criminelle.

Les conditions imposées à Aaron Driver lui interdisaient d'utiliser un ordinateur ou un téléphone cellulaire à partir de sa résidence de Strathroy, dans le sud-ouest de l'Ontario, de même que de posséder des explosifs.

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) reconnaît que le jeune homme n'était pas surveillé constamment par les autorités et que seuls les renseignements transmis par la police fédérale américaine (FBI) l'ont aiguillée sur ses plans.

L'historien en services de renseignements, Wesley Wark, estime que le cas d'Aaron Driver représente l'échec de cette ordonnance.

L'engagement à ne pas troubler l'ordre public n'a eu aucun effet dissuasif sur Aaron Driver, estime M. Wark, soulignant que le jeune homme a même pu en enfreindre certaines conditions.

«Cette affaire rappelle que les engagements à ne pas troubler l'ordre public sont faillibles et qu'un examen attentif sera toujours nécessaire avant de décider de les imposer au lieu de chercher à obtenir une condamnation au criminel», soutient le professeur à l'Université d'Ottawa.

Lorne Dawson, professeur de sociologie à l'Université de Waterloo, affirme pour sa part qu'avoir recours à une telle ordonnance est «quelque peu banal».

«C'est très difficile de déterminer si l'intervention accomplira un résultat positif ou négatif», expose le codirecteur du réseau canadien de recherche sur le terrorisme, la sécurité et la société (TSAS).

M. Dawson se dit favorable à ce que les juges puissent imposer un programme de réadaptation à un suspect. Le TSAS oeuvre de concert avec le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, afin de mettre sur pied un bureau canadien de lutte contre la radicalisation afin de financer et coordonner un tel programme.

Lorne Dawson indique que des pays comme le Royaume-Uni et le Danemark ont une longueur d'avance sur le plan de la prévention. «Nous avons plusieurs années de retard là-dessus», a reconnu le ministre Goodale jeudi, ajoutant qu'Ottawa avait du pain sur la planche en matière de sensibilisation.

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