L'année des abus

« Ça allait de soi que je devais garder... (Archives, Le Droit)

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« Ça allait de soi que je devais garder le silence là-dessus », confiait Gérard.

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CHRONIQUE / Gérard * n'oubliera jamais l'année 1967. L'année de l'Expo, l'année de ses 11 ans. L'année où son directeur d'école venait le trouver pour lui dire : viens, mon garçon, on va aller faire un petit tour d'auto.

C'était une époque où le directeur d'école était tout puissant. Un être suprême que nul ne songeait à contester. En plus, ce directeur-là faisait des spectacles. Il hypnotisait les gens, comme Messmer.

Le directeur n'a jamais eu besoin de dire à Gérard de fermer sa gueule à propos des affaires pas catholiques qu'il lui demandait de faire durant leurs tournées en voiture autour de l'école. « Ça allait de soi que je devais garder le silence là-dessus », de dire Gérard, un retraité de l'Outaouais âgé de la soixantaine.

Des études révèlent que les hommes mettent jusqu'à 40 ans avant de révéler les abus sexuels dont ils ont été victimes. Les gars n'osent pas parler parce qu'ils se disent qu'ils auraient dû être forts, qu'ils auraient dû se défendre.

La vérité, c'est que Gérard n'était même pas sûr d'avoir été abusé sexuellement. Bien sûr, il n'avait eu aucune envie de masturber le directeur. Mais honte suprême, il se rappelait avoir eu une érection au moment des événements. N'était-ce pas l'aveu qu'il y avait pris du plaisir ? À moins, se disait-il, que je sois homosexuel ?

Pendant des années, le souvenir de l'année scolaire 1967 a empoisonné sa vie. Il n'est jamais devenu agresseur lui-même. Mais il s'est drogué, il a tout fait pour anesthésier les pénibles souvenirs, se révélant incapable de nouer des relations saines et durables. « Quand t'es gelé tout le temps, dit-il, c'est difficile d'entrer en relation avec des gens ».

Alors que les hommes mettent en moyenne 40 ans avant de parler des abus sexuels dont ils ont été victimes, Gérard a n'a mis qu'un quart de siècle à déballer son histoire à une thérapeute...

Il s'est ensuite recyclé dans l'enseignement. Ironie du sort, il a décroché son premier boulot permanent dans l'école où il avait été abusé.

Le directeur n'y était plus, mais il travaillait encore pour la commission scolaire. Gérard l'a croisé à quelques reprises, s'interrogeant s'il devait le dénoncer. Il ne l'a jamais fait, pour ne pas compromettre ses chances d'obtenir un poste d'enseignant.

« J'ai eu peur de passer pour un brasseur de marde. Et il y a ce préjugé voulant qu'un agressé devienne un jour agresseur à son tour. J'ai fermé ma gueule pour avoir le job. Quand je parle de silence et d'étouffement après un abus sexuel, je parle de ça aussi ! »

Cinquante ans après les faits, il a fini par confronter son agresseur dont il avait trouvé l'adresse. Le directeur autoritaire de l'époque était devenu un vieil homme de 90 ans affaibli par le cancer et le diabète. Ils ont parlé pendant 45 minutes. Gérard a enregistré la conversation, mais n'a jamais été capable de la réécouter. « M'as-tu pardonné ? », lui a demandé l'ancien directeur.

« Je lui ai pardonné, dit Gérard. Que faire d'autre ? Je ne me voyais pas lui casser la gueule ou appeler un avocat. Il m'a demandé quel genre de vie j'avais eue. Je lui ai dit que j'étais un être essentiellement heureux avant que les événements ne changent la trajectoire de ma vie. »

Je vous parle de tout ça parce qu'un nouveau service thérapeutique gratuit pour les hommes victimes d'abus sexuels est sur le point de naître à Gatineau. Il en existe très peu et celui-là est une première en Outaouais. Gérard y participe.

Le projet-pilote est sous le coup d'une collaboration avec une chercheuse de l'UQAM, Natacha Godbout. Il est piloté par Jean-Martin Deslauriers, travailleur social, et Simon Drolet, le directeur du Centre d'intervention en abus sexuel pour la famille (CIASF).

« Cela fait des années qu'on se dit qu'il y a un manque et qu'il faut développer des choses pour les gars qui ont subi des abus sexuels, dit Jean-Martin Deslauriers. Tout comme chez les femmes, le silence et la peur de ne pas être cru font des ravages. L'Outaouais se retrouve parmi les régions pionnières avec ce nouveau service. »

Pour information, on téléphone au CIASF : 819-595-1905.

* Nom fictif




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