L'illusion du rêve américain

Ces jours-ci, la galerie d'art de Dominik Sokolowski... (Étienne Ranger, Le Droit)

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Ces jours-ci, la galerie d'art de Dominik Sokolowski sur la rue Murray, à Ottawa, est encombrée par d'immenses tableaux colorés.

Étienne Ranger, Le Droit

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CHRONIQUE / C'est seulement aujourd'hui que l'artiste gatinois Dominik Sokolowski mesure pleinement le sacrifice consenti par ses parents lorsqu'ils ont fui la Pologne communiste, dans les années 1980, pour vivre le « rêve américain » et donner un avenir à leurs deux fils.

Trente ans après la défection de ses parents, le jeune homme de 41 ans est devenu l'un des rares artistes capables de vivre de son art au Canada. Ces jours-ci, sa galerie d'art de la rue Murray, à Ottawa, est encombrée par d'immenses tableaux colorés. Ils représentent les saisons du Canada et font partie d'une ambitieuse exposition conçue dans le cadre des fêtes du 150e.

De sa jeunesse passée de l'autre côté de l'ancien Rideau de fer, Dominik Sokolowski se rappelle les gens qui faisaient la file pour obtenir de la nourriture. Braver le couvre-feu pour un geste aussi anodin que sortir les poubelles pouvait vous valoir un séjour en prison.

« Évidemment, quand on est enfant, on n'a pas conscience de tout ce qui se passe. On se couche de bonne heure, alors le couvre-feu ne nous touche pas ! Le bon côté, c'est que ma grand-mère avait un potager. Alors on mangeait bio et on faisait des conserves. On menait le genre de vie que tout le monde devrait mener ! »

Les gens mangeaient peut-être plus sainement dans l'ancienne république populaire de Pologne. Mais la vie n'était pas rose pour autant. Le régime réprimait sévèrement toute forme de dissension. 

Les parents de Dominik, eux, s'en tiraient mieux que la moyenne. Son père, Jacek, était photographe. Il avait réussi à s'assurer le monopole de tous les contrats des environs, ce qui lui procurait un train de vie enviable, un bel appartement et le droit de voyager à l'étranger.

Jacek savait se débrouiller dans une Pologne communiste où le marché noir était le seul moyen de survivre, raconte Dominik.

« Mon père avait accès à des oeufs parce que son bon ami avait un poulailler. Ma grand-mère travaillait dans une usine de vodka et elle sortait des bouteilles tous les jours. Quand on allait à Varsovie, on remplissait le coffre d'oeufs et de vodka. Ça nous permettait de nous négocier plein d'affaires et d'obtenir du matériel de photographie. »

***

Même s'ils se débrouillaient plutôt bien, les parents de Dominik nourrissaient en secret le projet de faire défection. Alors que la Pologne communiste offrait peu d'espoir de sortir de la pauvreté, le rêve américain laissait miroiter d'immenses possibilités aux immigrés audacieux et travaillants.

C'est ainsi qu'un jour, à la veille de partir en vacances en Italie, les parents mettent leur fils aîné de 11 ans au courant de leur projet. Dominik fait semblant de rien et dit au revoir à ses grands-parents avec la certitude de faire ses adieux. Malgré les bouleversements qui agitent le bloc de l'Est en cet été 1986, rien ne laisse présager la chute du mur de Berlin, trois ans plus tard.

C'est ainsi qu'après trois ans passés en Italie, la famille Sokolowski débarque pleine d'espoir dans un motel du boulevard Gréber, à Gatineau, en septembre 1989. Si les deux garçons s'adaptent rapidement à leur nouvelle vie, les parents vivent une cruelle désillusion face au fameux rêve américain...

Leurs diplômes universitaires n'étant pas reconnus au Canada, ils doivent tout recommencer. Pendant que Jacek passe la vadrouille dans des bureaux fédéraux, sa femme Elzbieta suit des cours pour devenir esthéticienne. Elle finira par ouvrir son propre commerce.

Dépité, Jacek retournera vivre dans une Pologne qu'il ne reconnaît plus. Dans les rues de Varsovie, les voitures de luxe circulent entre les restaurants haut de gamme et les boutiques de haute couture. 

L'homme à qui Jacek avait vendu ses deux studios de photographie pour une bouchée de pain se promène en BMW. Forcé de tout recommencer à 55 ans, Jacek ne s'en remettra pas. Il mourra quelques années plus tard.

Dominik est convaincu que les sacrifices consentis par son père ont eu raison de sa santé. « Le rêve américain a été décevant pour lui. Pendant des années, mon père n'a jamais été heureux. 

Il a arrêté de se plaindre quand ses enfants sont devenus heureux. Soudain, tout prenait un sens. Il s'était sacrifié pour nous donner un avenir. Mais quel sacrifice épouvantable ! »

Aujourd'hui, Dominik se sent choyé de mener une carrière florissante dans un pays sûr comme le Canada. N'empêche qu'au fond de lui, une voix qui ressemble à celle de son père, se pose souvent la même question. 

Que serait-il devenu s'il n'avait pas quitté sa Pologne natale, par un bel été de 1986 ?




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